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Bosnie, Kosovo, Serbie : comment éloigner le spectre d’une crise régionale ?

Traduit par Mariama Cottrant -  Publié dans la presse : 29 février 2008

Indépendance du Kosovo, crise politique en Serbie... Le nouveau contexte régional ne peut pas manquer d’avoir de lourdes répercussions en Bosnie-Herzégovine. Žarko Papic, président du Bureau indépendant pour les questions humanitaires, donne ses impressions sur l’avenir du pays à la rédactrice en chef de Dani. Et il lance cette mise en garde : « Arrêtons de croire au droit international ! »

Žarko Papic Propos recueillis par Vildana Selimbegovic

Dani : Comment analysez-vous la situation actuelle dans la région ?

Z.P. : Restons-en à la situation la plus récente. Si l’on regarde logiquement les choses, cette nouvelle donne commence le 3 février 2008, à la fin des élections en Serbie. Je ne vais donc pas revenir sur des choses que tout le monde sait déjà : que c’est le nationalisme serbe, avec Miloševic à sa tête, qui a causé la chute de l’ex-Yousloslavie, que Miloševic a perdu le Kosovo, etc. Par ailleurs, le seul critère qui guide mes réflexions est la priorité de conserver une Bosnie unie, démocratique et prospère. J’essaierai donc de présenter la chose de manière historique, afin que nous ne rentrions pas dans des détails secondaires.

« Ce n’était pas le moment de reconnaître l’indépendance du Kosovo » Dani : Comment une Bosnie-Herzégovine unie et démocratique est-elle envisageable ?

Z.P. : Le sort de la Bosnie-Herzégovine se jouera en Bosnie-Herzégovine, mais il est évident que les drames et les problèmes de la région l’affectent. Les résultats de l’élection présidentielle en Serbie ont bien montré le poids des Radicaux, soutenus par des chanteurs populaires et par Koštunica. L’orientation soi-disant européenne et démocratique, que Boris Tadic était censé représenter, n’a qu’une faible importance. Toute la complexité de cette situation a été clairement démontrée par la crise au Kosovo, pour employer la terminologie de CNN, une crise qui a vraisemblablement eu une influence sur les élections. Je crois, en analysant la situation en Serbie, que le principal personnage négatif, c’est Koštunica. Je soutiens qu’une grande partie de sa rhétorique enflammée durant le grand rassemblement de Belgrade n’est que la conséquence du fait qu’il a retenu de l’élection présidentielle que sa coalition était en mauvaise position. D’ailleurs, dois-je rappeler que j’avais déjà déclaré à Dani en août 2001, que Koštunica annonçait le retour de l’« idéologie serbe », et que la Serbie en paierait « le prix dans l’avenir ». C’était immédiatement après la chute de Miloševic. J’ai peur que ce scénario, en ce qui concerne la Serbie, ait déjà commencé à se réaliser, et de manière beaucoup plus rude qu’on aurait pu l’imaginer. J’ajouterais à cela que le moment et la manière dont a été reconnu le Kosovo n’étaient pas adéquats. Il aurait fallu attendre, et c’était possible. Même la peur de la violence au Kosovo, quoique fondée, ne pouvait pas être un argument, ou l’argument suprême, pour reconnaître l’indépendance. Les conséquences de cet acte n’ont pas été prises en compte. Il est évident que le thème du Kosovo est politiquement instrumentalisé en Serbie, d’une certaine manière pour que la Serbie devienne démocratique et européenne. La Bosnie doit être très sensible à tous ces phénomènes régionaux, et doit renforcer sa stabilité intérieure, mais son destin ne sera pas déterminé par tel ou tel développements en Serbie ou à Belgrade.

Dani : On en revient au destin de la Bosnie. Quels sont les développements possibles en Serbie et au Kosovo ? Que pensez-vous qu’il va se passer en Serbie ?

Z.P. : Je pense qu’il n’y aura pas de dénouement clairement défini. La Serbie va faire un grand pas en arrière, à cause de forces politiques qui peuvent geler tout processus de démocratisation et de prospérité. Je pense qu’un conflit permanent va s’installer. (...) J’ai bien peur que cela ne se termine par une sorte de partition du Kosovo. Cela dit, le problème pour la Bosnie-Herzégovine est plus vaste, parce qu’il existe d’importants aspects qui peuvent avoir une influence sur elle. Premièrement, le fait que les normes légales internationales ont été violées [Par la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, que la Résolution 1244 de l’ONU ne prévoit pas, NDT]. J’aimerais que nous en tirions ensemble une leçon, et je pense que la Bosnie à une très grande expérience dans ce domaine : le droit international ne s’applique que pour les petits pays qui doivent agir conformément au droit international. Les grands pays, bien évidemment, l’adaptent quand cela les arrange. La guerre et l’agression contre la Bosnie-Herzégovine n’en était-elle pas la meilleure preuve ? Ainsi, il ne faut pas faire aveuglément confiance au droit international. Cela fait des années qu’on répète que le Kosovo n’a aucun lien avec la Bosnie-Herzégovine : j’aimerais vraiment qu’il en soit ainsi, mais j’ai peur que ce ne soit pas le cas, au moins dans ce cas précis. D’autre part, l’image géostratégique du monde a commencé à changer très rapidement.

Les fluctuations du droit international Dani : Quel rôle peut jouer la Russie dans toute cette histoire ?

Z.P. : La Russie a utilisé le Kosovo pour mettre en scène son retour sur la scène mondiale même si, évidement, le thème du Kosovo présente certains intérêts réels pour Moscou. Je ne vois pas comment la situation actuelle pourrait prochainement se calmer, vu les dissensions qui existent en Europe et dans le monde sur ce thème. (...)

Dani : Comment percevez-vous le rôle de Boris Tadic ?

Z.P. : A mon avis, il pensait depuis le début que sa mission était impossible. Si on analyse sérieusement les choses, il s’était donné deux objectifs qui ne sont pas impossibles à atteindre : l’Europe et le Kosovo. Mais l’indépendance du Kosovo a été reconnue si rapidement... cela donne vraiment l’impression que quelqu’un a voulu lui jouer un mauvais tour...

Dani : Pourquoi dites-vous « quelqu’un » alors qu’il s’agit des Etats-Unis ?

Z.P. : Bon d’accord... Je dois dire que tout cela est étrange, et je ne sais pas si, une seule fois dans l’histoire, l’Amérique a déjà reconnu un pays 24 heures après sa proclamation d’indépendance ! C’est vraiment une décision étrange. Je n’arrive pas à croire que quelqu’un, au State Department, puisse être aussi bête pour penser qu’il serait mieux de reconnaître le Kosovo avant la session du Conseil de sécurité que demandait la Russie. Rien ne pouvait arriver de pire que de nouvelles élections anticipées [1] et je crains que Boris Tadic n’ait pas la chance de défendre ses idées. J’ai beau être très critique envers lui, j’ai maintenant peur qu’il n’aie pas assez de temps pour se remettre sur pied, parce que ce rassemblement [à Belgrade, contre l’indépendance du Kosovo, NDT] a montré qu’il n’était, dans le meilleur des cas, qu’une reine d’Angleterre sans pouvoir.

« L’avenir de la Bosnie se jouera en Bosnie » Dani : Pourquoi est-ce Koštunica qui, en accord avec Moscou, gère toute la politique serbe ? D’après certaines rumeurs, même Dodik aurait séjourné à Moscou deux jours avant le rassemblement de Banja Luka...

Z.P. : Attention, la situation en Bosnie se jouera en Bosnie, même si la situation en Serbie se répercute fortement ici. Mais laissez-moi vous poser une question : Dodik est-il le problème principal de la Bosnie-Herzégovine ? Nous sommes bien d’accord que non. En fait, tout dépend dans quel cadre nous regardons les choses : on peut percevoir les choses à travers la matrice « je veux une Bosnie sans entités », avec une sorte de nouvelle régionalisation qui ressemblerait vaguement à une sorte d’unitarisme à la russe. Je pense que cette matrice est irréaliste. J’aimerais bien, moi aussi, que les nationalités n’existent pas et que la Bosnie soit un pays parfait, un paradis sur Terre, mais... La seconde matrice permettrait d’accepter une réalité dans laquelle les entités existent, mais dans laquelle un processus de renforcement fonctionnel de l’Etat serait possible... Il serait également possible d’ouvrir un processus de développement politique et économique normal par l’intégration européenne. Malheureusement, cette dernière matrice est la seule qui soit réaliste. Voilà ce qui a changé avec le contexte du Kosovo. Ne nous mentons pas à nous-mêmes en croyant au droit international et à tous les accords importants. Je pense qu’il est très important, en Bosnie, que tout le monde se calme. Que l’on se calme afin de faire « baisser la température » : bien que cette situation me déplaise, il faut la « geler » et laisser le temps passer, pour que, petit à petit, s’activent ces rouages qui, depuis 10 ans, ont fait de la Bosnie un pays « relatif », et pour qu’on prenne au moins la direction d’une certaine normalisation. La deuxième option serait de rouvrir tous les thèmes historiques qui font de cette région une poudrière.

Dani : Pensez-vous qu’une nouvelle guerre soit possible ici ?

Z.P. : Non. Je ne pense pas qu’une guerre soit possible, mais ce n’est pas une grande consolation.

Dani : Pourquoi ?

Z.P. : Le potentiel militaire qui permettrait de mener une guerre n’existe plus. D’autre part, le fait que la Serbie veuille défendre le Kosovo est paradoxalement conforme au droit international [2] ! Ainsi, il ne peut pas y avoir de guerre. Après tout, Dodik lui-même a dit devant l’Assemblée de la RS que tout ce qui s’était passé au Kosovo était un affront au droit international, droit que la RS devait respecter. La vraie question, en fait, est de savoir si nous voulons vraiment arrêter cette crise qui pourrait être très grave, en acceptant la Bosnie-Herzégovine comme elle est, pour que l’on n’ait pas à faire face à une situation bien pire.

Dani : Quelle serait la pire situation ? Serait-ce une demande de sécession de la RS ?

Z.P. : Disons que c’est ça.

Dani : C’est justement ce que Dodik a brandi comme joker depuis les élections législatives de 2006. Est-ce que cela lui sert seulement à énerver la communauté internationale, et à calmer les députés de RS ?

Z.P. : Je vais analyser calmement les choses. Je ne connais pas Dodik, mais je conclus froidement que Dodik n’est pas favorable à la sécession de la RS. Après tout, il le dit lui même en utilisant constamment la formulation : « Si vous ne nous touchez pas la RS, nous sommes dans la Bosnie-Herzégovine ».

« Dodik n’est pas un facteur de déstabilisation » Dani : C’est une phrase conditionnelle...

Z.P. : Exactement. Mais attention, il empêche de cette manière qu’une tension émerge, tension qui pourrait entraîner la sécession. Je suis loin d’être satisfait de cette situation, mais je pense qu’il y en a déjà beaucoup qui attendent leur tour derrière Dodik... Si on fait une analogie historique : de nouveaux Babic et Martic pourraient débarquer... [3]

Dani : Pour constituer une nouvelle Région Serbe Autonome de Krajina [comme au début de la guerre de Croatie en 1991, NdT] ?

Z.P. : Exactement, au sein de cette région autonome, le dirigeant précédent, Jovan Raškovic [4], était selon moi le pire nationaliste possible, il représentait le seuil à ne pas dépasser. J’ai fait une analogie historique. En janvier 2007, j’avais dit à Dani que ma position par rapport à Dodik n’était pas négative, mais cela ne signifie pas qu’elle soit positive. Je ne pense pas que Dodik sera un facteur de déstabilisation de la Bosnie. (...) Revenons au pire scénario : la sécession... J’ai du mal à y croire, parce qu’alors la Bosnie ne pourrait plus exister, et parce que cela se terminerait par un morcellement de tous les côtés, et Dieu seul sait quel type de changement pourrait avoir lieu de notre côté. C’est pour ça qu’au début j’ai dit que le seul critère, la seule priorité, n’était pas de nature personnelle, ne satisfaisait pas mes idéaux politiques, mais correspondait à un idéal, à une situation et à la réalité d’une Bosnie unie et, espérons-le, prospère. Ca ne vaut plus la peine de s’échanger des petits détails, nous sommes maintenant face à l’histoire.

Dani : Quelle est notre position, face à l’histoire ?

Z.P. : Soyons encore une fois directs. Les Bosniaques sont le peuple le plus nombreux en Bosnie. Objectivement, qu’on le veuille ou non, ils ont donc une responsabilité relativement importante. Ne commençons pas à parler pourcentages, mais de quelque chose qui s’appelle la « constitutionnalité » [qualité de peuple constitutif, državotvornost]. Dans mon esprit, cela oblige à construire un endroit où tous se sentent chez eux, où personnene ne soit exclu. Je vais vous surprendre en ajoutant quelque chose que Dani a déjà bien expliqué il y a quelques mois : l’UNDP a publié une recherche, il y a plus de 6 mois, qui s’appelait « la voix de la majorité silencieuse » (Lire notre article : Citoyens de Bosnie, encore un effort pour être « bosniens » ? ). Selon cette recherche statistique, qui évaluait le sentiment d’identité de différentes manières, seuls 14% des habitants en Bosnie ne se sentent pas du tout bosniens. Dans ces 14%, il y a probablement une majorité de Serbes, mais ce n’est pas un pourcentage bien élevé. Il existe donc un potentiel qui permettrait d’éteindre la machine des manipulations politiques, une machine qui sème la peur et qui crée des rancunes, qui provoque les questions « qui aime qui, qui n’aime pas qui ». C’est de cette réalité que je parle. Mais je ne lis pas la presse de Republika Srpska.

Dani : Vous ne lisez pas les Nezavisne Novine ?

Z.P. : Non

Dani : Pourquoi ?

Z.P. : Je ne peux pas lire 5 journaux, je m’énerve déjà assez avec Oslobodjenje et Dnevni Avaz ! Je ne compte pas les magazines que je lis. Mais je vois très bien comment ils capturent les positions, et je parle en fait du besoin que la situation commence à se calmer, parce que c’est la condition pour une certaine normalisation. Pourquoi ne trouverait-on pas des points où des ententes soient possibles entre les trois côtés, sans drames ni problèmes ? Pourquoi tout finit-il toujours autour de sujets où il n’y a pratiquement pas de possibilités d’entente ? Si on résolvait les dix problèmes les plus simples à régler, peut-être que le 11ème problème pourrait aussi être résolu, par un enchaînement logique... Un pays dans lequel la réforme de la police est le thème politique majeur depuis 4 ans est condamné ! On devrait plutôt parler du développement du pays, de la situation sociale et de toutes les réformes dans ces secteurs-là.

Dani : Justement, puisqu’on parle de la réforme de la police, expliquez-moi le rôle de l’OHR [Bureau du Haut-Représentant de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine, NDT]. C’est le Bureau du Haut Représentant qui a finalement le plus vulgarisé cette réforme : ils ont signé tellement de fois des accords différents, auxquels l’OHR a renoncé sous les pressions de la RS !

Z.P. : Je vais d’abord vous répondre par une autre question, puis je répondrai à cette question : pourquoi pensez-vous que l’OHR devrait avoir des principes ? Souvenez-vous de ce que j’ai dit sur le droit international. L’OHR est une institution internationale bureaucratique qui, disons-le, a bien joué un rôle positif pendant les années les plus brûlantes. Le rôle négatif de l’OHR a commencé avec Paddy Ashdown [Nommé comme Haut-Représentant en mai 2002, NDT] Peu importe ce que je pense du Parti social-démocrate (SDP) pendant les deux ans où l’Alliance [5] était au pouvoir...

Le rôle néfaste de l’OHR Dani : L’Alliance à qui, pour suivre votre métaphore, quelqu’un a joué un mauvais tour, comme à Tadic...

Z.P. : Exactement...Pendant que l’Alliance était au pouvoir en Bosnie, une énergie s’est réveillée, on avait l’impression que quelque chose était possible. Dans cette Alliance, il y avait de tout, à l’exception des partis nationalistes traditionnels. C’est Ashdown qui a directement détruit l’Alliance. Je me souviens, Ashdown venait d’être nommé au poste de Haut Représentant, il n’avait pas encore commencé à exercer sa fonction, quand il y a eu à Ljubjana un grand rassemblement régional, où j’étais invité en tant qu’auteur et chef de publication de Soutien politique international - leçons (non)-apprises en Bosnie-Herzégovine, et à plusieurs reprises Ashdown m’a dit directement : « Votre livre sera comme un mode d’emploi pour moi ». Encore plus important, il a dit que les deux problèmes de base en Bosnie étaient Zlatko Lagumdžija (du SDP), Premier ministre à l’époque, et Haris Silajdžic (du Parti pour la Bosnie-Herzégovine, SbiH). Je lui ai demandé « pourquoi ? », et il m’a répondu : « Haris Silajdžic est radical ». Pour l’autre, je ne sais plus ce qu’il a dit, mais j’ai répondu : « Je pensais que c’était parce que ce sont les seuls qui parlent anglais ». L’Alliance a été littéralement détruite...

Dani : Paddy Ashdown n’a pas utilisé votre livre, il a complètement étouffé le secteur civil en Bosnie-Herzégovine.

Z.P. : Bravo ! C’est vraiment ça ! (...) Si on regarde les choses géométriquement, l’OHR est l’intermédiaire des intérêts des grandes puissances. On ne peut vraiment pas s’attendre à des principes de sa part. Je crois profondément que les Croates et les Serbes sont de meilleurs amis pour les Bosniaques, les Serbes et les Bosniaques pour les Croates et ainsi de suite, que les grandes puissances. Cette sorte d’adoration pour l’OHR me dérange beaucoup, avant tout du côté de la Fédération, ainsi que cet espoir que l’OHR protégera un jour la justice, se rappellera qui est la victime, et au final arrangera les choses en Bosnie-Herzégovine. Pouvez-vous imaginer un OHR qui soutiendrait de gros changements négatifs en RS ? Moi, oui.

Dani : L’OHR n’a-t-il pas, comme tous les ambassadeurs des membres du PIC (Peace Implementation Council - Conseil de mise en oeuvre des accords de paix) observé sans rien dire la campagne pré-électorale ? Alors que faire ? Doit-on accepter toutes les conditions que propose Milorad Dodik ?

Z.P. : Non.

Dani : Et donc ?

Z.P. : Attention. Il ne s’agit pas d’accepter des conditions. Il s’agit de changer de matrice. Je crains que les gens ne soient cloués dans leur propre matrice personnelle. C’est de ça que je parle. Par quel handicap mental les amendements d’il y a deux ans ont-ils été détruits ? Avec un regard sur l’avenir, à ce moment là on savait déjà qu’un jour la crise du Kosovo allait éclater. Je ne peux vraiment pas évaluer quels intérêts étaient alors vraiment en jeu, mais je peux dire que j’ai beau avoir eu une mauvaise opinion sur ces amendements, s’ils avaient été acceptés, les choses seraient différentes. Attention, encore aujourd’hui, quand Silajdžic et Tihic (SDA, parti musulman) se disputent, l’un dit à l’autre : « Tu accepte les entités dans la police », et l’autre répond : « Tu as accepté les amendements constitutionnels ». C’est de ce point de vue que je parle. Je n’aime pas ça, l’existence de ces entités en Bosnie ne correspond pas à ma conviction politique, mais si on ne parle constamment que de ça, alors trouvez-moi une déclaration qui abolirait ces matrices pour ou contre les entités, et ensuite tout ira mieux.

Dani : Serait-ce la déclaration de Mostar [6] ?

Z.P. : Possible. Mais franchement, je ne crois plus personne. Rappelez-vous, c’était en octobre... La situation s’était tellement aggravée que les gens, par peur d’une nouvelle guerre, commençaient à acheter de l’huile et de la farine, et au final, 2 ou 3 hommes politiques ont résolu le problème en 20 minutes !

Accords secrets des politiciens et élections anticipées ? Dani : C’est en fait ma question suivante : avez-vous le sentiment qu’aujourd’hui une telle entente existe encore ? Je vous demande cela à cause des réactions très intéressantes de différents partis politiques, mais aussi à cause de l’impression qu’on peut avoir après l’intervention de Lajcak auprès du SDA [concernant le fait que le SDA ne devrait pas insister sur la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, pour ne pas provoquer les partis serbes, NDT] : en bref, on spécule sur la possibilité d’une entente Silajdžic-Lajcak-Dodik ?

Z.P. : Je ne peux pas confirmer cela, mais je peux dire que c’est très probable. Analytiquement parlant, c’est très probable, et je peux en donner des preuves indirectes. J’ai été dans un grand nombre de situations dans lesquelles nos dirigeants politique, cette « nomenklatura », de laquelle d’ailleurs je ne pense en général que du mal, ont fait preuve d’un certain manque de sérieux. Les politiciens sont partout enclins aux manipulations et aiment que les gens votent pour eux, mais il y a tout de même des limites. Ici, cela fait longtemps qu’on les a déjà dépassé, si elles ont jamais existé ! J’ai été témoin de réunions durant lesquelles autour de la table, ces hommes s’opposaient publiquement avec tant de vigueur, qu’on pensait qu’ils allaient s’entre-tuer, mais dès que l’on éteignait les caméras, ils étaient potes. En fait, ils sont comme des frères.

Dani : Pensez-vous que c’est comme ça encore aujourd’hui ?

Z.P. : C’est pour cela que je dis qu’il faut se calmer, parce que je pense qu’il existe des éléments qui permettent de penser qu’ils font semblant... Avant chaque élection, il y a toujours eu une production de peur et de tensions pour que chacun s’empare d’un maximum de voix dans son propre « troupeau » national... Et nous, nous étions tellement contents que cette création de peurs et de tensions ne se concrétise plus en actes et n’existe que dans les mots... Mais il faut parfois se poser des questions : comment le modéré Tihic est-il brutalement devenu radical, et le radical Silajdžic brusquement devenu modéré ?

Dani : Comment interprétez-vous cela ?

Z.P. : Eh bien, d’une seule manière : il est possible que de nouvelles élections parlementaires en Bosnie aient lieu plus tôt que prévu !

[1] Elles ont été convoquées à Belgrade pour le 11 mai.

[2] Žarko Papic fait ici une ellipse : l’indépendance du Kosovo n’est pas conforme au droit international, et le fait que la Serbie s’y oppose est donc légal. Par contre, elle ne pourrait utiliser l’argument du droit international en ce qui concerne la sécession de la Republika Srpska, qui serait, elle, anti-constitutionnelle.

[3] Milan Babic et Milan Martic furent tous deux, entre autres, présidents de la République Serbe autonome de Krajina durant la guerre de Croatie, de 1991 à 1995. Martic a été condamné à 35 ans de prison par le Tribunal Pénal International (TPI) en 2007, pour meurtre, persécutions, traitement inhumain, déplacement forcé, destruction de propriétés privées et publiques, et destructions de villes et villages. Babic, lui, n’a écopé que de 13 ans de prison, parce qu’il a plaidé coupables pour tous les crimes dont il était accusé : crimes contre l’humanité et violations des lois et coutumes de la guerre. Il a été retrouvé mort dans sa cellule en mars 2006.

[4] Dirigeant politique des Serbes de Croatie avant la guerre de Croatie. Malgré une rhétorique qui lui vaut d’avoir été accusé de nationalisme extrême, il a affirmé plus tard regretter « d’avoir créé cette pression émotionnelle dans le peuple serbe ».

[5] Rassemblée sous la tutelle de la communauté internationale à la suite des élections de novembre 2000, la coalition Alliance Démocratique pour le Changement (Alliance) a gouverné la Fédération et dirigé le Conseil des ministres à partir de début 2001. L’intention des personnes qui l’ont soutenue était d’écarter les trois partis nationalistes qui s’étaient opposés pendant la guerre, et qui géraient ensuite chacun leurs parties de territoire respectifs. L’Alliance devait aussi faire passer des réformes profondes, et ainsi prouver que la mise en place de l’Accord de Dayton permettrait de créer un Etat viable.

[6] Déclaration de Mostar : accord conclu, en octobre 2007, entre les principaux partis politiques de Bosnie sur la poursuite du processus de réforme de la police.

 

 

Reuters - Dimanche 9 septembre 2007

Les Serbes Karadzic et Mladic auraient été sciemment épargnés

PARIS (Reuters) - La France, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie ont sciemment laissé en liberté les dirigeants serbes Radovan Karadzic et Ratko Mladic, poursuivis pour génocide dans le conflit bosniaque (1992-95), affirme une ancienne collaboratrice de Carla Del Ponte dans un livre qui paraît lundi en France.

Par Thierry Levêque 

Ces pays auraient agi ainsi pour éviter qu'un procès ne mette en lumière le fait qu'ils connaissaient avant 1995 les projets du président yougoslave Slobodan Milosevic, instigateur du conflit, mais sont restés inactifs lors des hostilités et ont négocié avec tous les protagonistes, avance dans "Paix et châtiment" Florence Hartmann.

Cette ancienne journaliste du Monde, porte-parole du procureur du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte, de 2000 à 2006, dit écrire en qualité de témoin direct d'entretiens et réunions stratégiques.

Contacté par Reuters, le bureau de Jacques Chirac a rappelé les engagements publics de l'ex-président à arrêter les fuyards. Le Quai d'Orsay juge les accusations infondées. "La France a apporté, apporte et apportera son soutien politique total à l'action du TPIY", a dit un porte-parole à Reuters.

"Karadzic et Mladic n'ont pas été traduits en justice pour ne pas raviver le souvenir du choix inavouable des grandes démocraties occidentales de sacrifier la population de Srebrenica en l'abandonnant sciemment à ses tortionnaires, puis en privant ses survivants de leurs terres et d'un jugement", écrit Florence Hartmann.

Après les accords de Dayton du 14 décembre 1995, qui ont mis fin au conflit, les grandes puissances auraient très souvent su où se trouvaient Radovan Karadzic et Ratko Mladic.

Radovan Karadzic, chef politique des Serbes de Bosnie, et Ratko Mladic, général en chef des forces militaires dans la région, ont été inculpés pour crimes de guerre le 25 juillet 1995 par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPYI). Ils sont accusés d'avoir commandité le massacre de 7.000 à 8.000 Bosniaques en juillet 1995 à Srebrenica.

"KARADZIC SAIT TROP DE CHOSES"

Radovan Karadzic aurait vécu d'abord au grand jour en Bosnie, sous les yeux des forces de l'Otan et avec l'appui financier de Belgrade. Un officier français, Hervé Gourmelon, le rencontrait régulièrement à Pale pour le persuader de se rendre. En mai 1997, son arrestation est débattue entre les grandes puissances mais rien n'est fait.

Florence Hartmann cite Jacques Chirac expliquant en 2000 à Carla del Ponte : "Karadzic n'a pas été arrêté en raison de l'opposition des Russes, Boris Eltsine m'a dit : 'Karadzic sait trop de choses sur Milosevic' et il m'a averti qu'il enverrait un avion pour l'extraire de Bosnie si nécessaire".

Radovan Karadzic est parti en octobre 1997 en Biélorussie "dans un avion militaire affrété par Boris Eltsine", avant de revenir en Bosnie début 1998, écrit l'auteur du livre. En 1999, il a demandé au parquet du TPIY 300.000 marks et une protection en échange de sa reddition, avant de renoncer.

En février 2004, le fuyard a été localisé en Bosnie par le TPIY, qui a transmis l'information à l'Otan. "Quelques heures plus tard, un hélicoptère survole la zone, alertant ainsi Karadzic", écrit Florence Hartmann.

En 2005, un Néerlandais contacte le TPIY. Il dit avoir vu Karadzic le 7 avril à la terrasse d'un café d'une ville bosniaque, Foca. Alertée par le TPIY, les responsables américains de l'Otan, qui officiellement ont perdu sa trace, répondent : "Impossible, il était du 6 au 8 avril à Belgrade".

Les deux fuyards ont sans cesse fait état de promesses d'impunité qui leur auraient été accordées par Paris et Washington pour favoriser les accords de Dayton et obtenir la libération de pilotes militaires français prisonniers en 1995.

Le TPIY a selon Florence Hartmann établi que Ratko Mladic a vécu aussi au grand jour en Bosnie, puis en Serbie à partir de 1997, sortant au restaurant, assistant à des matches de football, étant hospitalisé deux fois sous son nom en 2001 et 2002 à Belgrade, touchant sa retraite de l'Etat serbe.

Le TPIY a connu son adresse exacte et l'a transmise à la CIA, sans jamais obtenir de résultats, souligne l'auteur.

Au procès de Slobodan Milosevic, raconte-t-elle, un magistrat britannique du TPIY, Geoffrey Nice, et des analystes militaires britanniques et américains détachés au TPIY ont demandé l'abandon des charges contre lui sur Srebrenica. Les Etats-Unis ont caché au TPIY des écoutes téléphoniques qui montraient son implication directe, dit Florence Hartmann.

Le mandat de Carla Del Ponte s'achève fin 2007. L'Onu a fixé à 2010 la fermeture du TPIY.

 

 

Passation de pouvoir à la tête de la Kfor

Par EuroNews - Vendredi 31 août, 19h16

Il succède au général allemand Roland Kather. Une cérémonie de passation de pouvoir qui intervient alors que les négociations sur le futur statut de la province sont toujours dans l'impasse.

Pour en sortir une troïka, composée de la Russie, de l'Union européenne et des Etats-Unis a été mise en place. Objectif, servir de médiateurs entre deux parties dont les positions semblent inconciliables. Les Albanais du Kosovo, qui représentent plus de 90% de la population plaident pour une totale indépendance. Ce que rejette catégoriquement Belgrade. La Russie, alliée traditionnelle des Serbes, a fait savoir par la voix de son ministre des affaires étrangères Serguei Lavrov, qu'elle accepterait toute solution qui conviendrait aux deux parties, y compris celle de la partition.

Une solution extrême rejetée pour l'heure par la plupart des diplomates. Mais le temps presse. Le chef de l'ONU a donné jusqu'au 10 décembre pour parvenir à un compromis. Le Premier ministre kosovar a déclaré aujourd'hui que son gouvernement était prêt à proclamer l'indépendance si le Conseil de sécurité de l'ONU ne parvenait pas à un consensus.

 

 

dimanche 24 juin 2007, 19h42 

Moscou veut étendre sa stratégie énergétique dans les Balkans 

Par EuroNews

Le président russe Vladimir Poutine, s'est rendu ce dimanche à Zagreb en Croatie pour un sommet sur l'énergie en Europe du sud-est en présence d'une douzaine de pays, dont l'Albanie, la Bulgarie, la Grèce et la Roumanie

Des pays qui sont membres de l'Union Européenne et de l'Otan ou qui souhaitent le devenir. La Russie est le premier producteur et exportateur mondial de gaz et le deuxième producteur de pétrole. Certains pays d'Europe centrale et orientale dépendent presque totalement du gaz russe. L'Union Européenne importe plus ou moins 20 % de sa consommation de gaz naturel de Russie. La Croatie, pays hôte de ce sommet, a estimé que ce rendez-vous était "une occasion pour les différents pays de présenter leurs vues sur les problèmes énergétiques actuels et sur l'approvisionnement". "Les questions d'approvisionnement en ressources énergétiques sont devenues aujourd'hui une des plus importantes composantes de la politique économique internationale, a souligné Vladimir Poutine ce dimanche. Et l'objectif stratégique de notre travail commun dans ce domaine est d'assurer la facilité d'accès et la garantie d'avoir ces ressources à travers tous les pays de la région". Parmi les projets que la Russie entend promouvoir figurent l'oléoduc Burgas-Alexandroupolis reliant la côte bulgare de la Mer noire à la Méditerrannée ainsi que le pipeline Droujba-Adria acheminant le pétrole russe toujours vers la Méditerranée mais avec un terminal sur la côte adriatique croate. Ce dernier projet suscite d'ailleurs l'inquiétude de l'opinion publique croate. Elle craint des effets négatifs sur le tourisme.

 

 

Courrier de la Bosnie-Herzégovine

 Conférence « Citoyenneté active dans les Balkans » à Sarajevo 

Par Asja Hadzismajlovic Publié dans la presse : 30 mai 2007

 L’organisation internationale non-gouvernementale AADL, fondée par le Conseil de l’Europe, a présenté, vendredi 25 et samedi 26 mai à Sarajevo, deux nouveaux projets dans les Balkans : « la citoyenneté active dans les Balkans » et le lancement de « Sutra microcrédits ». Le premier est organisé en collaboration avec le Pacte de Stabilité pour l’Europe du Sud-Est (bureau à Thessalonique) et le deuxième avec la banque italienne Intes/San Paolo.

Une nouvelle coopération est née entre l’Association des Agences de la Démocratie Locale (AADL) et le Pacte de Stabilité pour l’Europe du Sud-Est. Celle-ci a été inaugurée avec la conférence « Citoyenneté active dans les Balkans » à Sarajevo, le jour de l’anniversaire de Tito. L’AADL s’occupe en général de la promotion de la démocratie locale et des droits de l’homme dans les Balkans.

Cette conférence, qui a eu lieu en anglais, italien et bosnien, a réuni dans l’amphithéâtre de la municipalité de Sarajevo à peu près 140 participants et intervenants venus d’Europe occidentale et des Balkans.

Environ 140 participants réunis devant la municipalité de Sarajevo pour la conférence

Après quelques mots d’accueil de Nota Sarafoudi, une experte du bureau du Pacte de Stabilité à Thessalonique, de Gianfranco Martini, le président de l’AADL, et de Vesna Travljanin, la directrice exécutive de l’Association des Villes et des Municipalités de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, les participants ont pu assister activement à la première table ronde : « De quelle manière la citoyenneté active peut-elle contribuer à l’intégration européenne ? ».

Trefor Williams, le Directeur du département de démocratisation de l’OSCE en Bosnie, Michael Docherty, à la tête de la Délégation de la Commission européenne pour la stabilisation démocratique et le développement social en Bosnie, le Professeur Guiseppe Gangemi de l’Université de Padoue, Jelena Milic, l’adjointe de Goran Svilanovic, président de la Table de Travail I du Pacte de Stabilité pour l’Europe du Sud-Est et membre du Forum pour les Relations internationales « Education pour une citoyenneté démocratique et le nouveau management public », et Emir Adzovic, chargé de projet au Conseil de l’Europe, « Education sur la citoyenneté démocratique », ont été les cinq premiers intervenants.

« Il faut faire confiance à la participation et aux initiatives spontanées. Prijedor est un bon exemple : plus de 1.000 personnes ont réussi à se mobiliser et à retourner dans leurs maisons », a noté le Pr Gangemi.

L’éducation est une clef qui va donner aux citoyens des Balkans des outils qu’ils pourront utiliser immédiatement, a dit Emir Adzovic. Le projet du Conseil de l’Europe « Education pour une citoyenneté démocratique », initié en 1997, rentre maintenant dans sa phase finale en se concentrant sur la démocratisation des gouvernements, sur l’amélioration des capacités des écoles et la formation des professeurs et des ONG sur place. « Un des plus grands succès du projet est l’instauration du cours « Démocratie et Droits de l’Homme » dans le programme de toutes les écoles en Bosnie-Herzégovine, » nous a confié Emir Adzovic.

Après la pause café, de nouveaux intervenants ont pris place : Mesud Hodzic, représentant du Forum civique de Prijedor (Bosnie-Herzégovine), Geza Kucera, maire de Subotica (Serbie), Fotis Vlachos, directeur des opérations de l’organisation « Perspective européennes » (Kosovo/MINUK) et Hedvig Morvai-Horvat, directeur du Pacte des citoyens pour la SEE. Cette fois-ci, la discussion a tourné autour d’exemples concrets de bonnes pratiques d’une citoyenneté active en Europe du Sud-Est.

Mesud Hodzic prétend que même si le syndrome d’après-guerre est encore très présent à Prijedor, les nombreuses conférences et table rondes qui ont eu lieu dans la ville depuis la fin de la guerre ont porté leurs fruits, notamment la conférence des psychologues de Serbie « Dialogue vers la vérité ». Au référendum de 2004 à Prijedor, 6.000 citoyens ont déclarés qu’ils se considéraient comme des « citoyens européens ».

Geza Cucera a annoncé avec fierté que la ville de Subotica en Serbie, dans l’opposition sous le régime de Milosevic, espère montrer un exemple de bonne pratique de démocratie dans la région, étant donné que c’est un espace multiculturel (trois langues : Hongrois, Anglais et Serbe) et multiconfessionnel où l’on trouve 134 organisations qui travaillent dans le secteur civil.

« Etre actif, cela veut dire être visible, prendre des risques », a confirmé Hedvig Morvai-Horvat. Elle a cité quelques exemples : « avec l’aide de sérieux lobby et grâce à une participation active, et à la campagne régionale de 2002, nous avons abouti à une facilitation du processus de visa et même à des signes qui vont vers une libération des visas. Quant aux jeunes, l’exemple que je trouve le plus pertinent est le festival de musique Exit, qui depuis 7 ans, accueille tous les étés de nombreux musiciens dans la région de Novi Sad ».

Le lendemain de la conférence, le 26 mai, l’AADL et la banque italienne Intesa/San Paolo ont lancé officiellement une initiative de microcrédits pour les Balkans, à travers un partenariat public-privé. Par cette approche, l’ADDL et Intes/San Paolo soutiennent le processus d’élargissement de l’Union européennes dans les Balkans en favorisant un développement économique durable. Ce projet, qui est soutenu par le gouvernement norvégien, va durer trois ans et propose une approche intégrée du microcrédit, de façon à promouvoir des « start up » de manière durable, en particulier celles dirigés par de jeunes entrepreneurs.

« Les standards pour obtenir ce genre de crédits sont moins exigeants que d’autres types de crédits, justement pour encourager des jeunes qui ne possèdent peut-être pas de capitaux, à s’investir dans de petits projets créatifs qui durent longtemps. Nos cibles sont les petites villes en Bosnie, Serbie, Croatie, au Monténégro et en Macédoine. En Bosnie-Herzégovine, nous nous concentrerons autour des trois villes ou se trouvent des bureaux de l’AADL : Prijedor, Zavidovici et Mostar, » a précisé Antonietta Guidali, gérante des prêts étrangers à la banque Intesa/San Paolo pendant la conférence de presse qui a eu lieu vendredi à 14 heure dans la municipalité de Sarajevo.

Pour toute la région des Balkans, la somme totale des prêts s’élève à 4 millions d’euros pour les trois ans que va durer le projet. En Bosnie-Herzégovine, un maximum de 8.000 euros va être attribué par projet. Des partenariats sont établis avec Upi Banka et Privredna Banka en Bosnie-Herzégovine, et Gospodarska Banka en Serbie. Dans le futur, des partenariats avec des banques au Monténégro et en Macédoine devraient être établis.

« Ces crédits ont pour objectif d’encourager de petites initiatives et de créer des nouveaux emplois : il n’y a plus besoin de cafés dans la région ! », a dit en souriant le Président exécutif de l’AADL, Per Vinther. En effet, les secteurs qui sont visés sont l’agriculture, le tourisme et les petites productions.

 

 

La coopération régionale, clé du développement des Balkans 

Traduit par Ivana Germain Publié dans la presse : 6 octobre 2006

Les Balkans ont déjà perdu 15 ans, et n’entreront pas dans l’Union européenne avant 2015, selon les scénarios les plus optimistes. Entretien avec Vladimir Gligorov, économiste spécialiste des Balkans, qui analyse les politiques suivies par les États, mais aussi les errements des institutions internationales, et plaide pour un renforcement de la coopération régionale.

Propos recueillis par Jasna Jelisic

Vladimir Gligorov est l’un des économistes les plus reconnus issus de l’espace de l’ex-Yougoslavie. Dans l’interview accordée à Dani, cet ancien étudiant de Belgrade et de New-York, boursier de Fulbright, expert dans le domaine de la transformation des économies en général, et en particulier de l’économie de l’ex-Yougoslavie, suggère que la Commission européenne devrait poser comme condition à la continuation du processus d’association la coordination des politiques fiscales et monétaires dans la région des Balkans occidentaux. Il parle également des lobbies protectionnistes, du maintien du Comité monétaire de Bosnie-Herzégovine et de la nomination du seul chef d’Etat des Balkans avec une vraie vision européenne.

Vladimir Gligorov travaille depuis 1995 à l’Institut de Vienne pour les études économiques internationales. En tant que professeur invité, il enseigne depuis de nombreuses années dans les universités mondiales. Il est également consultant auprès de l’OCDE pour l’Europe du Sud-Est, consultant à la Banque mondiale pour la Serbie et le Kosovo, membre du Comité de Conseil extérieur d’administration et de lutte contre la corruption en Europe et en Asie centrale, ainsi que membre du Comité de Conseil de l’Institut EastWest pour l’Europe du Sud-Est. Il se consacre actuellement à l’intégration économique des Balkans dans l’UE. Il a séjourné à Sarajevo dans le cadre du programme de soutien de l’UE à l’Unité pour la planification économique au sein du Conseil des ministres de Bosnie-Herzégovine, qui se transformera l’année prochaine en Direction de la planification économique. La Direction assurera, entre autres, le suivi et le soutien analytique à l’équipe de négociation de la Bosnie-Herzégovine. Au début de son interview, Gligorov a souligné que la Bosnie-Herzégovine prend du retard dans les réformes économiques nécessaires à l’intégration à l’UE.

Pourquoi les réformes tardent-elles ? Dani (D) : Quelle est, selon vous, la principale raison du retard des réformes en Bosnie-Herzégovine ?

Vladimir Gligorov (VG) : Tout ce processus est en retard dans les Balkans. La région n’a pas saisi l’opportunité de faire partie de l’élargissement à l’Est en 2004. Cela ne peut pas être rattrapé. Alors, nous faisons la queue. Le retard est perceptible également dans le rythme de l’association. L’Union européenne ne souhaite pas que l’association des pays de la région soit plus rapide, surtout maintenant que l’enthousiasme pour un élargissement ultérieur baisse. L’offre de l’UE est là, mais ses institutions ne vont pas insister sur un rythme plus rapide. Bruxelles a d’importantes obligations en Bosnie, en Serbie, au Kosovo, en Macédoine et ne va pas se retirer de cette région car cela n’est tout simplement pas possible. Sa présence peut s’accroître, mais cela ne veut pas dire qu’on insistera sur une accélération. Ce sont les pays de la région qui devraient avoir pour but l’accélération des intégrations et c’est à eux d’accélérer le processus.

D : Aucune théorie économique ne considère les Balkans comme une région attractive. Pour l’instant, il n’y a pas de justification économique à un tel développement, car l’augmentation du commerce entre un groupe de pays relativement pauvres ne fera pas avancer l’économie. Néanmoins, l’UE insiste sur la régionalisation des Balkans avant l’entrée dans l’UE et la pose comme condition, dans une situation où les principaux partenaires commerciaux des pays balkaniques sont les pays membres de l’UE et non les pays de la région. Est-ce que cela a un sens ?

VG : La raison pour laquelle la Commission européenne a initié la création de la zone régionale de libre échange réside dans son appréciation que cela contribuera à la stabilité politique. L’enjeu n’est pas uniquement économique. La stabilité et la sécurité sont deux enjeux clés dans la région, tandis que le développement économique est encore un moyen pour atteindre ces buts. On ne s’attend pas à une augmentation considérable du commerce à l’intérieur de la région, mais on pense que la région, dans l’ensemble, sera plus attractive pour les investisseurs - pour qu’en investissant en Bosnie-Herzégovine, ils sachent qu’ils peuvent compter sur le marché serbe, que leurs fournisseurs ne sont pas loin, peut-être en Macédoine, et qu’ils ont un accès à la mer par la Croatie.

D : La libéralisation du commerce a eu comme conséquence la diminution du déficit commercial de la Bosnie avec l’UE, mais celui avec la Serbie, la Turquie et la Croatie a augmenté. Que faut-il faire afin que le commerce libre avec ses voisins et la Turquie ne cause pas une perte pour la Bosnie-Herzégovine ?

VG : Je ne sais pas dans quelle mesure l’augmentation du déficit commercial est une conséquence de l’accord sur le libre échange, ou si cela se serait produit même sans ces accords. L’augmentation des exportations dans les pays de l’UE est partiellement liée à l’amélioration de la structure de l’offre de marchandises provenant de Bosnie-Herzégovine, qui est elle-même conséquence des investissements étrangers en Bosnie. En ce qui concerne le commerce avec les voisins, Turquie mise à part, l’empirement pourrait avoir comme cause une meilleure croissance économique de la Bosnie dans les dernières années. Habituellement, quand un pays a un taux de croissance plus élevé, comme la Bosnie, qui enregistre un taux de 5%, il importe plus. Cette analyse ne prend pas en compte les problèmes de statistiques qu’il faut toujours inclure concernant la Bosnie. Les statistiques ne sont pas bien tenues en Bosnie, et je crains qu’une bonne partie des échanges avec les voisins ne soit pas répertoriée.

D : Dans quelle mesure ce déficit commercial provient-il de la manipulation monétaire et fiscale des pays voisins ? La Serbie, en faisant chuter la valeur de sa monnaie, peut baisser les prix de ses produits et les rendre plus compétitifs sur le marché bosnien, ce que la Bosnie ne peut pas faire à cause du Comité monétaire. De plus, la fraude peut apparaître dans le libre échange sous forme de subventionnement de certaines branches de production. La Bosnie ne peut suivre cette voie car d’habitude elle manque de ressources budgétaires.

VG : C’est une question très intéressante. On a vu en Serbie ces dernières années différents changements de politique. La monnaie perdait d’abord de la valeur, ce qui favorisait l’exportation, mais dernièrement la valeur nominale de la monnaie a augmenté. Le dinar est aujourd’hui plus fort par rapport à l’euro qu’il y a six mois. En prenant en compte l’inflation élevée en Serbie, vous pouvez observer une augmentation réelle de la valeur monétaire. Dans ce sens, un taux flexible représente un problème pour la compétitivité de l’économie serbe. Il est vrai que la Serbie pourrait utiliser cet avantage et améliorer sa compétitivité par la dévaluation, mais depuis six mois, cela ne se produit pas.

D : Néanmoins, les subventions sont toujours là.

VG : Ce problème existe également dans l’UE, car eux aussi subventionnent certains de leurs produits à l’exportation. C’est le problème principal pour la création de la zone de libre échange qui devrait se mettre en place à partir du 1er janvier prochain.

D : Cette zone balkanique de libre échange peut être très dangereuse et contreproductive pour la Bosnie-Herzégovine si on ne parvient pas à un accord sur les paramètres globaux de la politique monétaire et fiscale à l’intérieur de la zone.

VG : Dès le départ, cela représente le plus grand problème.

D : Comment est-il possible d’entamer les négociations sur la zone de libre échange sans définir au départ qu’il n’y aura pas de tricheries dans ce mariage sans taxes ?

VG : La raison réside dans le manque de volonté politique. Dans aucun pays de la région n’existe la volonté de coordonner les politiques monétaire et fiscale.

Vers une zone de libre échange balkanique ? D : Cela semble mener vers des guerres de subventions très explosives. Alors, quel est le sens de créer une zone de libre échange ?

VG : Cela a un sens très limité. On s’attend à ce que la disparition des taxes dans la zone influe sur l’augmentation de la rationalité et d’autres paramètres de la politique économique. On pense que si, par exemple, le Gouvernement croate introduit des subventions, la Bosnie ripostera en introduisant à son tour des subventions dans le domaine concerné, puis la Serbie fera de même et à la fin tous comprendront que cela n’a pas de sens et se mettront d’accord pour les supprimer. C’est un processus indirect, pas toujours efficace et ne mène pas nécessairement aux bons résultats. Il serait mieux de coordonner les politiques dès le départ. En l’absence d’une volonté politique, ce rôle pourrait être joué par l’UE.

D : Alors la solution serait que la Commission européenne pose aux pays candidats comme condition à la continuation du processus d’association la coordination des politiques monétaires et fiscales dans la région ?

VG : A peu près. La coopération est déjà une condition, mais cela pourrait être précisé. Certains gouvernements tirent un bénéfice politique du fait de protéger, par exemple, les agriculteurs, mais cela ne bénéficie pas forcément à tout le pays. Il faut qu’il soit clair que les pays commercialement plus libéraux s’en tirent à long terme mieux que les pays qui utilisent toutes sortes de mesures protectionnistes ou de subventions. Les subventions mènent en pratique vers une allocation inefficace des ressources, et ce sont les citoyens qui en feront les frais à la fin.

La Bosnie à la traîne D : Quelle importance dans tout cela a le fait que la Bosnie-Herzégovine soit, sur le plan économique, le pays le plus faible et le plus ouvert sur la région ?

VG : A cause de cela, la pression pour une restructuration sera à court terme plus forte ici qu’ailleurs. Il faut, par exemple, se poser la question objective de savoir dans quelle mesure l’agriculture représente un avantage comparatif par rapport à la Croatie ou la Serbie. Le Gouvernement doit réfléchir à comment rendre la situation plus facile pour les gens et la restructuration plus supportable.

D : Quels seraient vos conseils dans ce sens au gouvernement bosnien ?

VG : Il est toujours possible que le gouvernement assure un revenu pour ceux qui ne sont pas concurrentiels. Il s’agit alors de subventions au revenu et non à la production.

D : Vous savez, assurément, combien le budget bosnien est petit et limité.

VG : D’autres possibilités existent - investir dans le potentiel humain, permettre aux gens de se réorienter. C’est aussi un problème suédois, pas seulement bosnien. Nous vivons tous dans des conditions de concurrence. Si aujourd’hui la Chine démarre la production d’un article, tout le monde doit se poser la question de savoir de quelle façon cela influera sur l’emploi dans son pays. Chaque pays doit réfléchir à sa stratégie. Est-ce qu’il va arrêter l’importation des produits chinois ou permettre aux gens de se réorienter car leur branche n’est plus concurrentielle par rapport aux Chinois ?

D : Votre discours implique une sérieuse réflexion de la part du gouvernement bosnien. Il est difficile d’y compter en Bosnie.

VG : Bien sûr que mon discours implique cela ! L’essence même est là ! A quoi sert sinon le gouvernement ?

D : En Bosnie tout le monde semble être pour l’association à l’UE, jusqu’à ce que l’on approche cette mesure concrète exigeant la suppression du monopole et l’ouverture du marché. Est-ce que les lobbies protectionnistes peuvent arrêter l’intégration européenne ?

VG : Au début de la transition en Europe centrale et orientale, on s’attaquait le plus à la libéralisation, même davantage qu’à la privatisation. La même chose se répète dans les Balkans. Les données démontrent que ces attaques étaient absurdes. Tous les nouveaux membres de l’UE - de la Hongrie, la Pologne ou la Slovaquie jusqu’aux pays baltes - ont enregistré une importante hausse de l’exportation. La Hongrie exporte aujourd’hui 5 fois plus qu’il y a quinze ans, et majoritairement dans l’UE. La libéralisation, qui a démarré avec la signature de la Convention européenne, a eu des effets très positifs, même si elle s’est heurtée à une forte résistance. La restructuration posait le plus grand problème, car il fallait arrêter de produire ce qu’on vendait sur le marché soviétique et commencer à produire ce que demandait le marché européen, plus sophistiqué.

Résistances anti-européennes D : En Bosnie, tout le monde soutient l’intégration européenne en paroles. Cependant, les lois dont la mise en œuvre mène vers l’UE sont souvent adoptées lentement ou sont inexistantes, quelquefois à cause de banals conflits politiques, mais aussi parce que les solutions proposées constituent une menace pour les intérêts financiers de certains lobbies d’affaires. Comment les intérêts généraux du pays peuvent-ils être protégés contre les intérêts d’un cercle restreint d’hommes d’affaires puissants qui craignent cette concurrence que l’association apporte inévitablement ?

VG : Les gens que vous nommez représentent leurs intérêts particuliers, ce qui n’est pas dans l’intérêt de tous les citoyens, tous les consommateurs. L’opinion publique doit l’identifier ! Quelqu’un doit payer pour le fait que certains sont protégés pars le Gouvernement, et ce sont nécessairement les consommateurs. Les consommateurs sont en majorité, mais ils sont éparpillés, alors ils ne sont pas en mesure d’élaborer des propositions concrètes pour les soumettre au Gouvernement. Une poignée d’hommes d’affaires protectionnistes se sert du Gouvernement pour protéger efficacement ses intérêts. C’est ainsi partout dans le monde, pas seulement en Bosnie. D’une manière générale, les lobbies spécialisés influencent considérablement les Gouvernements, car ils ont toujours un homme bien placé à exiger quelque chose du Premier ministre ou d’un des ministres. Les consommateurs n’ont pas de moyens de protéger leurs intérêts auprès des ministres.

D : La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont une mauvaise réputation dans le monde et en Bosnie-Herzégovine, en partie à cause de leur politique globale rigide, et partiellement de leur incapacité initiale à gérer le développement économique des pays après conflit. Quelle est votre évaluation de leurs conseils actuels pour la Bosnie-Herzégovine ?

VG : La politique du FMI et de la Banque mondiale a été très confuse dans les pays en transition. Dans les pays après conflits, ils ont été aussi très hésitants, mais il n’est pas facile d’y être sage. On croyait qu’avec un Comité monétaire, une forte libéralisation et une privatisation, tout irait pour le mieux.

Le FMI, la Banque mondiale et « Arizona » D : Tout cela sans les institutions nécessaires pour contrôler le processus.

VG : On croyait que les institutions se créeraient d’elles-mêmes. Ils étaient fascinés par le marché Arizona [1], nombre d’articles scientifiques ont été écrits là-dessus. Ils pensaient que tout serait parfait si toute la Bosnie-Herzégovine devenait un marché à l’image d’Arizona. Cela s’est avéré totalement erroné. Mais ce sont des institutions qui apprennent vite, avec des hommes capables très bien formés, alors elles changent. Leurs conseils à la Bosnie montrent qu’ils sont mieux informés aujourd’hui. Le FMI de toute façon perd de l’importance. Il a encore son poids en Bosnie uniquement à cause de l’administration bosnienne très compliquée et ce besoin d’avoir une supervision extérieure. Vous n’avez pas besoin du FMI car la Bosnie-Herzégovine ne rencontre pas de problèmes macroéconomiques. Vous pouvez toujours faire une bêtise et perturber cette stabilité, mais objectivement la Bosnie a besoin du FMI seulement à cause du système constitutionnel compliqué.

D : Vous supervisez actuellement une étude menée par l’Unité pour la planification économique sur les conséquences de la suppression éventuelle du Comité monétaire. Quels sont les résultats ? Est-ce qu’il faut rejoindre un régime monétaire plus flexible ?

VG : Les effets de l’existence du Comité monétaire en Bosnie sont très positifs. Je doute qu’après la guerre un autre régime monétaire ait été possible. Pour savoir si vous pouvez fonctionner sans le Comité monétaire, vous devez savoir si vous possédez une Banque centrale capable de mener une politique monétaire plus active.

D : Estimez-vous que la Banque centrale de Bosnie-Herzégovine soit capable de mener une telle politique ?

VG : Cela serait très difficile en ce moment. Le problème principal, entre autres, réside dans la relation qu’entretiennent la Banque centrale et les agents fiscaux en Bosnie-Herzégovine, car la structure fiscale y est très complexe. Dans un système sans le Comité monétaire, mais où plusieurs centres fiscaux, donc budgets, existent au niveau de l’Etat, de l’entité et du canton, tout le monde pourrait être tenté de se comporter d’une façon plus relâchée, ce qui mettrait en danger le système lui-même.

D : Vous êtes pour la politique du « on ne répare pas ce qui n’est pas cassé ».

VG : L’abandon du Comité monétaire serait très compliqué en ce moment, et à vrai dire je ne vois pas ce que nous obtiendrions par cela. Le Comité monétaire est perçu comme un problème du point de vue de la compétitivité de l’économie bosnienne, alors un taux plus flexible mènerait vers la dévaluation et, par là, vers l’amélioration des exportations. Cela est possible - en théorie. La pratique démontre que la valeur des monnaies de la Croatie, la Serbie, la Roumanie ou de n’importe quel autre pays en transition, augmente et ne baisse pas. À ce que je vois, les exportations de la Bosnie augmentent depuis un certain temps, grâce surtout aux investissements étrangers directs. Vous savez que les investissements étrangers ont une influence forte sur la hausse de la valeur monétaire ; une monnaie plus chère diminue la compétitivité à l’export. Dans cette situation, le Comité monétaire joue en Bosnie-Herzégovine un rôle positif. Il faut suivre le mouvement des salaires. S’il n’y a pas d’inflation des salaires, le Comité monétaire est viable. Il ne garantit pas toujours une inflation faible. Tout dépend de l’afflux d’argent. Si l’afflux d’argent est considérable, et si vous le changez selon un taux fixe, l’inflation peut augmenter, mais pas nécessairement si cela se compense par la hausse de la productivité, et la productivité en Bosnie-Herzégovine est plus forte que dans l’UE, aussi absurde que cela puisse paraître.

D : En tant qu’intellectuel, mais aussi en tant que fils de l’ancien président macédonien Kiro Gligorov, qui a connu de nombreux décideurs politiques actuels de la région, vous êtes en mesure de porter un jugement lucide les concernant. Est-ce que parmi les dirigeants actuels des pays de l’ex-Yougoslavie, vous distingueriez des hommes politiques possédant une force intellectuelle, l’autorité et le talent politiques pour réaliser la vision européenne dans les Balkans occidentaux ?

VG : Je nommerai seulement un homme politique, le président croate Stipe Mesic, qui est un homme sérieux. Tous les autres sont des nationalistes ; cela ne mène à aucun résultat positif, à aucune réflexion progressiste. En Serbie, ils sont tous nationalistes, en Bosnie-Herzégovine dans une certaine mesure, et personne ne possède une idée régionale, une vision.

D : Avec de tels dirigeants, un avenir européen est-il possible ?

VG : Nous avons déjà perdu 15 ans, et selon un scénario optimiste les pays des Balkans pourraient devenir membres de l’UE en 2015. La Croatie un peu plus tôt - en 2010. Tous les pays se sont déjà prononcés, il reste encore la Serbie. Par ailleurs, je ne partage pas l’opinion qui veut faire dépendre l’intégration de la Bosnie à l’UE de la Serbie. Après avoir résolu la question du Statut du Kosovo, la Serbie doit décider si elle veut suivre un chemin européen, avec tout ce que cela implique, ou elle suivra son propre chemin. Certains devront également décider de leur chemin - avec l’Europe et tous les autres, ou avec la Serbie. Cette décision ne dépendra pas exclusivement de la Republika Srpska. Est-ce que la Bosnie-Herzégovine suivra l’Europe dépendra aussi d’autres hommes politiques qui devraient être politiquement plus inventifs, plus flexibles et capables de s’entendre sur une perspective européenne commune. Les hommes politiques en Bosnie attendent encore que les étrangers fassent une partie du travail pour eux, et cela, les étrangers ne peuvent ni ne veulent le faire.

[1] Près de Tuzla sur la ligne de démarcation entre Fédération et Republika Srpska.

 

 

Crimes de guerre : la coopération régionale se renforce 

Traduit par Mandi Gueguen Publié dans la presse : 23 juin 2006

C’est une victoire de la justice dans les Balkans, mais qui n’a pas beaucoup fait parler d’elle : les fonctionnaires de Serbie, de Bosnie et de Croatie sont en train de partager les informations et les preuves dont ils sont en possession. Cela a déjà permis de mener certains procès pour crimes de guerre.

Par Drago Hedl

La presse n’a pas fait grande attention à une rencontre qui a eu lieu à Belgrade, mi-juin, entre les juges pour les crimes de guerre serbes et le procureur général bosniaque. Il s’agit d’un autre signal qui témoigne d’une tendance à une meilleure coopération entre les fonctionnaires serbes, croates et bosniaques, pour traduire en justice ceux qui ont perpétré des crimes lors des conflits des années 1990.

Jusqu’à récemment, un tel travail d’équipe entre ces anciens ennemis aurait été impossible. Dans le passé, les procureurs généraux ont eu du mal à accéder aux archives de guerre des autres États, et les témoins qui se rendaient dans les pays voisins pour témoigner subissaient parfois à la frontière des mauvais traitements ou des humiliations de la part des nationalistes.

Aujourd’hui, en revanche, les observateurs notent que la coopération régionale est devenue un pilier de la justice transitionnelle des Balkans. Une telle coopération entre la Serbie et la Croatie est fondée sur les accords signés en 2001 et en 2005, censés soutenir les efforts déployés à contrer le crime organisé et à punir les crimes de guerre.

Alors que le premier accord définit les principes de base qui gouvernent la coopération entre les deux pays, le deuxième établit une structure plus précise dans le cadre de laquelle évolue la coopération. Dans les termes fixés par ces accords, Zagreb et Belgrade s’engagent à échanger des informations et d’autres documents qui peuvent aider les enquêtes sur les crimes de guerre.

Puisque de nombreux accords régionaux passés ont failli, l’opinion générale accordait peu de crédits à la valeur de ces signes extérieurs de collaboration, qui semblaient destinés à la communauté internationale. Cette impression fut renforcée par les circonstances qui ont mené à la rédaction d’une autre accord-clé entre la Croatie, la Serbie et le Monténégro en 2004, qui prévoyait une coopération directe entre les Parquets respectifs. Dans ce cas, le document a vu le jour lors de la rencontre des experts sur le lac Palic, sous l’œil attentif de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, l’OSCE.

De premiers résultats en Croatie

Toutefois, malgré les doutes, les fonctionnaires et les observateurs soutiennent aujourd’hui que tout ce travail a donné des résultats notables. « Le but principal de ces accords était d’assurer une coopération rapide et efficace », explique Martina Mihordin, porte-voix du procureur général croate Mladen Bajic. « Ces accords ont permis aux bureaux des procureurs de travailler ensemble. Les résultats que nous avons récoltés jusqu’à maintenant sont extraordinaires, nous communiquons quotidiennement ».

Ce type de coopération a joué un rôle important dans l’enquête croate sur les crimes présumés de guerre commis par les combattants croates contre les Serbes dans la ville d’Osijek en 1991. En novembre dernier, le Procureur du district d’Osijek a pu se rendre à Belgrade pour participer aux audiences convoquées pour recueillir des preuves de témoins qui vivent maintenant en Serbie, preuves qui pourraient être utilisées par les procureurs croates. Les témoins ont déposé devant un juge serbe, mais le procureur d’Osijek a aussi pu leur poser des questions.

« Sans cette coopération, il serait impossible de punir les crimes de guerre », soutien Ivo Josipovic, professeur de droit à l’Université de Zagreb. « On sait que souvent les témoins sont dans un pays et les coupables présumés et les preuves dans un autre. Donc, sans le soutien total de l’autre état, qui comprend l’échange d’informations et l’individuation des témoins, il ne peut y avoir de procès efficace pour les crimes de guerre ».

Cela a clairement été montré dans le procès en cours à la cour départementale de Vukovar contre 17 personnes accusées d’avoir participé à un épisode remontant à octobre 1991, considéré comme une des pires atrocités commises pendant le conflit en Croatie. Certains soldats de l’Armée Populaire Yougoslave, la JNA, sont accusés d’avoir contraint des Croates de Lovas à marcher sur un champ miné, ce qui provoqua 21 morts et 14 blessés.

Le principal accusé, Milos Devetak, et certains autres accusés vivent à l’étranger, et le procès avance péniblement dans leur absence. En outre, les procureurs croates ont été contraints de procéder sans avoir accès aux archives de la JNA, qui se trouvaient en Serbie. Le procès en est à sa quatrième année compromettant sa conclusion si cela continue ainsi.

Mais, l’année dernière certains procureurs serbes pour les crimes de guerre sont intervenus. Un expert près la cour de Vukovar a affirmé à IWPR que leur assistance serait très précieuse. Un porte-voix du Parquet pour les crimes de guerre de Belgrade, Bruno Vekaric, confirme que la coopération est précieuse aussi du point de vue serbe. « La cour pour les crimes de guerre de Belgrade examine actuellement 20 soi-disant « cas régionaux », explique-t-il. Beaucoup résultent de la coopération serbo-croate ».

Il cite pour exemple, les procès dont un extrait vidéo a été rendu public par le Tribunal pour l’ex-Yougoslavie de la Haye (TPIY), l’année dernière, qui semble montrer l’assassinat de six Musulmans bosniaque de Srebenica par des membres de la tristement connue unité paramilitaire des Scorpions. Cela a rendu possible le procès de quelques ex-membres des Scorpions, à Belgrade et à Zagreb. Vekaric note aussi qu’« une coopération très large » concernant les derniers procès en Croatie où des anciens policiers militaires croates ont été jugés coupables de violences à l’égard de détenus de la prison militaire de Lora à Split en 1992. La culpabilité des accusés a été confirmée après que la Court Suprême a annulé la décision précédente, qui les relaxait. Les procès précédents étaient exposés à une série de difficultés graves - résultat de la révision du procès - dont les témoignages manqués des témoins serbes, qui ne sont pas venus témoigner.

Outre la coopération entre Belgrade et Zagreb, les fonctionnaires serbes et croates ont aussi établi de bons rapports avec le bureau du procureur public à Sarajevo, comme l’ont confirmé les représentants de la magistrature des trois pays.

Selon un rapport de l’Associated Press sur la rencontre, tenue la semaine dernière, entre le procureur pour les crimes de guerre serbe, Vojislav Vukcevic et le procureur d’état bosniaque Marinko Jurcevic, les deux s’accordent sur le fait que la coopération concernant les crimes de guerre revêt d’une importance cruciale. Le bureau de Vukcevic soutien semble-t-il que Jurcevic s’est dit satisfait des efforts déployés pour travailler ensemble sur les cas « à risque élevé » soit à Belgrade qu’à Sarajevo.

Satisfaction au TPI

Le porte-parole de l’accusation au TPI, Anton Nikiforov, a confirmé que la coopération a été améliorée ces dernières années et a atteint un niveau qui « selon nous est très bonne ». « C’est en partie grâce à nous », a-t-il ajouté, en expliquant que les fonctionnaires du Tribunal de la Haye incitent depuis longtemps à augmenter la coopération, invitant les fonctionnaires des pays de l’ex-Yougoslavie à des forums variés. Il y a deux ans, ces derniers étaient invités à s’aider mutuellement à l’extérieur du tribunal. Toutefois, Nikiforov reconnaît qu’il reste encore des problèmes à résoudre en ce sens, comme par exemple le refus de la part de la Serbie et de la Croatie en particulier à extrader les citoyens suspectés de crimes de guerre vers les pays voisins, où ils seraient traduits devant la justice.

« Nous craignons qu’il ne reste des cas irrésolus si les mesures adéquates n’étaient pas prises », a-t-il affirmé en ajoutant qu’une éventuelle solution en situations similaires consiste à transférer le matériel nécessaire au pays dont l’individu en question est citoyen, de manière à ce que son procès y soit instruit.

La coopération entre États dans le domaine de la justice dans les Balkans ne se limite pas au partage des informations et des preuves à niveau officiel. L’année dernière, à Belgrade ont eu lieu les procès de nombreux individus impliqués au massacre des personnes enlevées à l’hôpital de Vukovar par les troupes de la JNA, en novembre 1992. Grâce aux efforts communs des ONG serbes et croates, les parents des victimes ont réussi à rejoindre Belgrade pour être présents au procès. Avec un geste apprécié par la Croatie, le Fond légal humanitaire de Belgrade a remboursé leur voyage.

De plus, deux groupes de journalistes serbes se sont rendus en Croatie en mai et en juin de cette année pour visiter les bureaux du procurateur public et les Cours locales, comme celles de Vukovar et de Split, où se tiennent les procès des crimes de guerre. Le but de ces visites, dont un financé par l’OSCE, l’autre par l’ambassade américaine en Croatie, était de montrer aux journalistes la manière dont évolue le processus de justice transitionnelle de l’autre côté de la frontière. Cet automne, à nouveau grâce au soutien de l’OSCE, certains journalistes croates feront un voyage semblable en Serbie.

 

Les féministes de Serbie et du Kosovo s’unissent

Traduit par Persa Aligrudic 

Publié dans la presse : 3 juin 2006

C’est une première. Le Réseau des femmes kosovares et les Femmes en noir de Serbie se sont unies, pour former une Coalition pacifiste féministe, qui entend peser dans le processus de négociations sur le statut du Kosovo. Elle rappelle la résolution 1325 des Nations Unies sur la place des femmes dans les processus post-conflictuels, et elle entend même lancer des négociations parallèles.

Par Jelena Bjelica

La Coalition pacifiste féministe vient de publier son premier communiqué, à propos des négociations sur la protection du patrimoine culturel. Le communiqué souligne entre autres que les autorités de Serbie et du Kosovo ont passé sous silence la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies, laquelle invite les gouvernements à impliquer un plus grand nombre de femmes dans les processus politiques post-conflictuels, et que la Coalition pacifiste féminine qui vient de se former a décidé de tenir des négociations parallèles.

C’est la première fois, ces quinze dernières années d’activisme féminin sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, qu’une coalition a été officiellement formée entre deux importantes organisations de Serbie et du Kosovo. Il y a eu bien sûr à plusieurs reprises, durant toutes ces années, solidarité exprimée entre les femmes du Kosovo et de Serbie, mais jamais il n’y a eu une si puissante collaboration institutionnelle.

Qu’exige la Coalition pacifiste féminine dans les négociations sur le statut du Kosovo ?

Le respect de la Résolution 1325 du CS ONU « Les femmes, la paix, la sécurité » ; La participation des femmes aux négociations sur le statut du Kosovo ; La reconnaissance et le respect des initiatives pacifiques féminines liées aux négociations sur le statut du Kosovo ; Le suivi des négociations pacifiques sous forme d’évaluation par les réseaux pacifistes féminins (de Serbie et du Kosovo) ; Le soutien des réseaux internationaux des femmes à sa plate-forme ; La reconnaissance et le respect de la part des acteurs importants de la communauté internationale, non pas comme des « compléments » ou des « ornements » dans les négociations, mais comme un acteur extrêmement important dans le processus de paix et des négociations pacifiques.

La série de réunions qui s’est tenue entre les Femmes en noir de Serbie et le Réseau des femmes kosovares a débouché sur une initiative civile indépendante fondée sur la solidarité féminine. La coordinatrice du Réseau des femmes kosovares, Igbala Rogova et les représentantes des Femmes en noir Stasa Zajovic, Jovana Vukovic et Vera Markovic, se sont rencontrées au début du mois de mars 2006 à Belgrade dans le cadre d’une réunion régionale de la fondation suédoise Kvinna till Kvinna, afin de discuter de la situation politique en Serbie, de la sécurité, de la paix dans la région et de la participation des femmes dans ce processus.

À cette occasion, elles se sont entretenues de leur future collaboration : réunions communes, tables rondes, compréhension féministe de enjeux de sécurité, participation des femmes à la construction de la paix et dans les processus pacifiques, organisation de négociations parallèles des femmes lors desquelles seront commentées et critiquées les positions et les conclusions officielles (serbes et kosovares) des équipes de négociations.

Des négociations parallèles

Un mois et demi plus tard, le 23 mai, ces deux organisations ont publié leur premier communiqué sous le nom commun de Coalition pacifiste féministe, à propos des négociations sur la protection du patrimoine culturel. Le communiqué annonce que les autorités de Serbie et du Kosovo n’ont pas tenu compte de la Résolution 1325 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, invitant les gouvernements à inclure un plus grand nombre de femmes dans les processus politiques post-conflictuels, et que cette nouvelle Coalition des femmes a décidé de tenir des négociations parallèles et de faire des recommandations relatives à tous les sujets de discussions menées à Vienne.

Bien que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes soit un document juridique rafitié par la majorité des pays membres des Nations Unies, la Résolution 1325 représente le premier document juridique obligatoire concernant la participation des femmes dans les questions pacifiques et sécuritaires. Elle a été adoptée à l’unanimité le 31 octobre 2000 par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, et elle souligne surtout l’importance de la participation des femmes dans les processus pacifiques, ainsi que la protection des femmes dans les régions de crise et de guerre contre la violence, surtout la violence sexuelle, ainsi que l’intégration de ces perspectives dans les mécanismes d’application des accords pacifiques.

La Coalition pacifiste féministe propose d’exclure de la politique les monuments culturels et religieux, et d’inclure dans les négociations toutes les communautés vivant à proximité de ces monuments, de fonder une organisation professionnelle, indépendante pour la protection des monuments, ainsi que d’impliquer les citoyens du Kosovo dans la protection du patrimoine culturel à travers des débats, discussions et réunions publiques. La Coalition pacifiste féministe souligne dans son premier communiqué officiel que les « églises, les cathédrales, les minarets et les autres édifices sont liés au patrimoine culturel et à l’histoire de tous les groupes ethniques », et que « c’est la raison pour laquelle tous les groupes ethniques ont le droit de les partager, de les conserver et de les protéger ».

Les femmes, actrices de la paix

Il est vrai qu’au niveau international, les femmes ne sont visibles pratiquement que comme des victimes de la guerre, comme des objets passifs du nationalisme et du militarisme. En tant qu’actrices de la paix, en tant que promotrices d’initiatives pacifiques, elles sont quasiment invisibles. Cela est confirmé par la composition des missions de paix partout dans le monde et, bien sûr, au Kosovo. Il n’y a pas de femmes dans les hautes sphères de décision de la MINUK, de la KFOR, de l’OSCE et des autres institutions internationales. Dans les négociations sur le statut du Kosovo, les femmes sont présentes seulement comme « décoration » : on ne compte qu’une seule femme dans les deux délégations. Ce fait, avec la montée des résistances nationalistes aux négociations, rend ces négociations de paix encore plus incertaines et fragiles.

« Les groupes de femmes qui ont entretenu ces dernières années des contacts avec les groupes du Kosovo sont ceux qui doivent être consultés lors des négociations, mais il y a le danger que les entretiens alternatifs qui sont menés tout le temps entre les groupes féministes de Serbie et du Kosovo ne deviennent des indices de parallèlisme des négociations sociales », avertit Borka Pavicevic, directrice du Centre pour la décontamination culturelle de Belgrade. Elle ajoute qu’il est indispensable que le voie de la société civile et le voie des États se rencontrent, se reconnaissent, se respectent et soient productifs.

« Les porteurs de changements au Kosovo étaient les femmes, elles se sont émancipées à travers une vraie révolution. Naturellement, il faut que les femmes soient inclues des deux côtés, ce qui n’est pas le cas lorsqu’on en vient à la politique. Toute la région est polluée par le machisme et les constructions abusives. C’est le signe d’une fermeture des sociétés, l’annonce de ce à quoi elles vont ressembler. Les femmes possèdent un instinct pour les phases de changement, car la question centrale est : comment allons-nous vivre, comment la société sera-t-elle organisée ? Les femmes, dans les équipes de négociation, doivent représenter les intérêts des citoyens, de la population. Il faut affronter la réalité et la virtualité, le réel et la mythologie » conclut Borka Pavicevic.

Plate-forme de la Coalition pacifique féminine

Les droits de la personne humaine, et en particulier ceux des femmes, la qualité de la vie de l’individu, doivent être au-dessus du territoire et des frontières. Le droit à l’autodétermination pour nous les femmes, sous-entend le contrôle sur notre propre vie, notre corps, notre esprit ; le droit à l’intégrité et à l’autonomie (économique, politique, morale, émotionnelle, sexuelle). Comme femmes activistes de la société civile, féministes et pacifistes, nous soutenons le droit à l’autodétermination qui sous-entend un plus grand degré de liberté et de droits de toutes les citoyennes et des citoyens, nous soutenons le droit à l’autodétermination qui rejette toute forme d’homogénisation et d’exclusion ethnique. Nous nous engageons de façon résolue pour la séparation de l’Église et de l’État, ce qui signifie que les communautés religieuses ne peuvent pas prendre des décisions sur les questions étatiques, les systèmes d’éducation ou de santé. Le droit à l’autodétermination ne doit menacer aucun droit acquis jusqu'à présent. Le droit commun qui menace le plus les droits de la femme, ne doit pas être réhabilité sous prétexte de préserver « l’identité culturelle », indépendamment du fait qu’il s’agisse de communautés religieuses majoritaires ou minoritaires.

Les droits de la personne humaine, surtout ceux des femmes, sont au-dessus de la souveraineté des États : tous les pays signataires des documents internationaux sur les droits de la personne humaine doivent en premier lieu soutenir les intérêts des citoyennes et des citoyens, et non pas ceux de l’État ;

La sécurité des personnes est au-dessus de la souveraineté de l’État : cela signifie la sécurité des citoyennes et des citoyens (économique, politique, personnelle, sanitaire, etc.), le respect des droits humains, surtout ceux des femmes ; la sanction de toutes les formes de violence contre les femmes, tant sur le plan privé que public ; la démilitarisation de la société. La sécurité des personnes sous-entend une pleine collaboration avec le Tribunal de La Haye, la condamnation de tous ceux qui ont commis des crimes de guerre sur les territoires de l’ex-Yougoslavie, et l’exigence que tous ceux qui ont commis des crimes, d’abord en notre nom et en celui de tous les autres, en assument la responsabilité.

Le droit et l’obligation pour nous de participer aux processus pacifiques, d’influencer les négociations pacifiques : en tant que femmes, nous payons le prix le plus cher de la guerre, du militarisme et de toutes les formes de violence. En tant que citoyennes, nous avons le droit d’exiger que le pays dans lequel nous vivons et la communauté internationale fassent état de la manière dont les fonds sont dépensés : il s’agit de l’argent de tous les citoyens/citoyennes et nous avons le droit et l’obligation d’exiger qu’il soit investi dans la paix, le développement et le bien-être et non pas dans la guerre. Nous exigeons de tous les acteurs importants de la communauté internationale qu’ils considèrent les droits des femmes comme une question internationale essentielle, et qu’ils nous reconnaissent et nous respectent en tant qu’actrices de la paix.

 

Croatie : a-t-on besoin d’une Commission Vérité ? 

Traduit par Caroline Target Publié dans la presse : 19 avril 2006

La polémique en Bosnie sur la nécessité de créer une Commission « Vérité et réconciliation » a initié un débat comparable en Croatie. Comment juger les opérations de reconquête des régions de Croatie occupées par les sécessionistes serbes ? Comment apprécier le rôle joué par la Croatie durant la guerre de Bosnie ? Certains pensent qu’il faudrait une commission régionale pour connaître la vérité sur les guerres de la décennie passée.

Par Drago Hedl

Les discussions se tenant actuellement en Bosnie à propos de la pertinence de la mise en place d’une Commission « Vérité et réconciliation », et le fait qu’un tel organisme existe déjà en Serbie Monténégro, ont stimulé des idées analogues en Croatie. En effet, l’histoire récente de ce pays a également traversé une période de troubles qui a eu de profondes conséquences sur sa société, et par-dessus tout relations sur les rentre la majorité croate et la minorité serbe. Cette idée de mettre en place une commission ne vient pas directement du gouvernement, mais circule exclusivement parmi les organisations non gouvernementales et les médias. Il n’existe nulle part encore de consensus unanime.

Le fait qu’il y ait en Croatie des problèmes pouvant nécessiter une telle commission est plus ou moins admis de tous. Le scepticisme se porte plutôt sur la question de l’efficacité de cette commission à résoudre de tels problèmes. En Croatie, par exemple, il n’existe toujours pas de vision unique de l’histoire récente. Ainsi, les Serbes de Croatie ne nient pas le caractère de « lutte de libération » de l’action militaire « Oluja » (Tempête) qui libéra Knin et sa région en 1995. Par contre, ils désirent que dans l’évaluation de cette action l’on établisse le fait que des crimes de guerre y aient été commis contre les Serbes. Ce n’est seulement que l’année dernière, lors du dixième anniversaire de « Tempête », que l’on a reconnu, pour la première fois, et bien que timidement, cette vision des faits. Jusqu’alors, on ne parlait de l’opération « Tempête » qu’en termes de « brillante victoire militaire ».

La situation est similaire quant à l’interprétation du rôle de la Croatie dans la guerre en Bosnie. Sous Tudjman, la Croatie n’avait officiellement pas participé à la guerre en Bosnie. Ensuite, les comportements ont évolué et certains politiciens de l’opposition en arrivent même à affirmer qu’« en Bosnie la Croatie a été un agresseur ». Dans le même ordre d’idée, le Tribunal de la Haye est encore perçu par bon nombre de gens en Croatie comme « anti-croate », puisque, affirment-ils, seuls les Croates y seraient jugés. L’exemple du général Ante Gotovina est également emblématique : pour la majeure partie des Croates, le général reste un héros et non un possible criminel de guerre. Et des exemples de ce genre, il en existe encore une multitude.

La pacifiste de Zagreb Vesna Terselic, directrice du centre Documenta qui s’occupe de d’étudier le passé récent, affirme que ces commissions ne prennent sens que lorsqu’elles sont précédées d’un vaste débat public. Il est particulièrement important, rappelle-t-elle, d’inclure dans ces discussions les victimes et les survivants qui doivent pouvoir s’exprimer sur la valeur que représente à leurs yeux une commission de ce genre. « C’est important de parler des souffrances, de ce qui est arrivé vraiment et de tout ce que les gens ont vécu, dit Vesna Terselic. Ces décisions ne peuvent être prisent à l’insu des organisations de victimes et de survivants. Il faut avant tout leur demander ce qu’ils en pensent, pour qu’une discussion publique sur les possibles avantages et désavantages d’une telle commission devienne alors possible ».

Andjelko Miloradovic, directeur du Centre de recherches politiques de Zagreb, reste assez sceptique sur les résultats qu’une Commission « Vérité et réconciliation » pourrait obtenir : « Une commission ne résoudra rien en elle-même. L’important est de favoriser un climat politique de réconciliation, basé sur la tolérance et le respect. S’il s’agit seulement d’un acte symbolique, cela pourrait être accepté, quant à rendre cet acte efficace, c’est une autre histoire. Je ne crois pas dans la force d’une telle démarche, mais je crois qu’il serait pourtant bien de la développer. C’est donc là que la question se pose : si la mise en place d’une commission n’est pas un acte fort, alors à quoi sert-il ? »

Marinko Culic, journaliste à l’hebdomadaire Feral Tribune, ne saisit pas non plus le sens de la création d’une Commission « Vérité et réconciliation », en particulier si elle est imposée par la politique officielle. « Si un travail du genre est conduit par l’Etat ou l’historiographie officielle, alors nous ne recevrons que le recyclage de vérités historiques uniformes déjà existantes. En Bosnie, cela serait terrible, parce que nous obtiendrions ainsi la simple somme mécanique des trois vérités historiques : la bosniaque, la serbe et la croate. En Croatie, ce serait sensiblement le même schéma, puisqu’il existe deux vérités : la croate et la serbe. » Culic croit qu’un travail de ce genre devrait être entrepris à la fois par les organisations non gouvernementales et les médias. Selon lui, ce n’est qu’ainsi qu’il pourrait véritablement prendre sens.

Marinko Culic a été l’un des critiques les plus féroces des idées du défunt président Franjo Tudjman, lequel, vers le milieu des années 90, avait abordé l’idée de la réconciliation. Mais à sa façon. Tudjman était en faveur d’une réconciliation « entre tous les Croates » et s’était même engagé à construire un monument unique pour tous les Croates ayant combattu dans l’histoire sous divers drapeaux. Y étaient donc probablement compris les Partisans croates comme les Oustachis. Ces derniers, durant la seconde guerre mondiale, combattaient dans la coalition antifasciste, c’est à dire dans la structure de l’alliance nazie d’Hitler. Marinko Culic condamna fortement cette idée, la définissant comme un « mélange d’os » des criminels et des victimes, motif pour lequel Tudjman intenta un procès à son encontre. Culic fut menacé de prison, mais le procès, qui se prolongea jusqu’à la mort de Tudjman, fut ensuite suspendu.

L’idée de créer une Commission « Vérité et réconciliation », comme ce fut le cas dans plusieurs États ayant traversé des périodes traumatisantes de conflits armés ou de guerre civile -comme l’Afrique du Sud ou la Sierra Leone, par exemple- n’aurait de sens que si elle reposait sur des bases régionales, croient certains pacifistes en Croatie, comme Vesna Terselic. « Il y a quatre ans, nous avons évoqué l’idée de créer une Commission « Vérité et réconciliation » en Croatie, explique Vesna Terselic, mais nous étions alors d’accord sur le fait que ce n’était pas encore le moment adéquat pour la Croatie. Cela ne signifie pas que le moment ne serait pas venu après quelques années. Je crois que cela vaut la peine de penser à un organisme qui permettrait, à un niveau régional, de parler des événements de guerre. Parce que l’on ne pourra arriver à connaître la pleine vérité -que ce soit sur la base des faits ou des propos recueillis- de l’action « Tempête » en ne tenant compte que de ce qui vient de Croatie. Il est très important d’écouter également les voix de l’autre côté de la guerre et les voix des gens qui vivent aujourd’hui en Serbie. Et cela ne pourra être possible que s’il existe un organisme régional ».

 

Jutarnji List Balkans :

 l’UE exige la création d’une zone de libre échange unifiée 

Traduit par Ursula Burger Oesch 

Publié dans la presse : 28 janvier 2006

Evoquée depuis des années lors de discussions informelles, l’idée de la création d’une zone commerciale unifiée des Balkans est devenue il y a peu une proposition officielle de la Commission européenne. La même idée figure également dans le document rédigé par la Commission européenne qui fait office de proposition annexée à l’Agenda de Thessalonique. Enquêtes et analyse.

Par A.Palokaj et S.Simic

A l’heure actuelle, il existe une pléthore d’accords bilatéraux sur le libre échange des biens entre les pays des Balkans de l’Ouest. Il y en a une trentaine, mais qui doivent être remplacés par un accord unique sur la création d’une zone unifiée de libre échange, a affirmé à Bruxelles Olli Rehn, commissaire en charge de l’élargissement de l’Union européenne. L’idée d’un tel accord est évoquée depuis longtemps au sein du Pacte de Stabilité pour l’Europe du Sud-Est. Son grand défenseur est l’ancien Premier ministre suédois Carl Bild, rejoint ces derniers temps par Erhard Busek, le Coordinateur du Pacte. Il semble que M. Busek a même réussi à obtenir un soutien à cette idée de la part de la présidence autrichienne de l’UE.

Une opposition de la Croatie

L’idée de création d’une zone balkanique de libre échange existe depuis 1999. Cependant, la Croatie s’y est opposée depuis toujours, de peur que l’opinion publique croate ne la prenne pour une tentative de création de nouvelles intégrations balkaniques. C’est ainsi qu’à l’époque naquit l’idée de la création d’accords communs de libéralisation du commerce entre tous les pays de la région. A présent, l’Union européenne demande le remplacement des ces accords par un accord unique. Le document publié le 27 janvier par la Commission européenne rend compte qu’à l’occasion de la réunion de leurs ministres du Commerce en juin 2005 à Sofia, les pays de l’Europe du Sud-Est avaient déjà lancé une discussion sur la possible intégration de ces accords dans un document unique, lequel aurait dû être signé au milieu de cette année et serait entré en vigueur au début de l’année 2007.

Boris Vujcic, vice-gouverneur de la Banque Nationale Croate, insiste sur la séparation de la question de l’augmentation du commerce de celle de la création d’un nouvel accord unique. « L’augmentation actuelle du commerce dans la région démontre que le cadre présent est stimulant pour le développement du libre échange », affirme-t-il. Trente-et-un accords de libre échange sont signés dans la région, grâce à quoi le commerce augmente chaque année de 50%, voire davantage dans certains cas, notamment dans ceux de la Croatie et de la Serbie-et-Monténégro. L’essentiel est de vérifier si l’accord en question est censé réunir tous les accords préexistants ou s’il s’agit d’un document entièrement redessiné.

A la question de Jutarnji List de savoir si la création d’une telle zone est nécessaire lorsqu’on sait que le commerce est de toute façon déjà libre, Olli Rehn affirme ne pas être d’accord avec la constatation selon laquelle le niveau actuel de commerce est suffisant et souligne que celui-ci serait encore plus important si un accord unique existait. L’UE prépare également la création d’une zone de « cumulation diagonale » de provenance entre l’UE et les pays qui ont déjà signé des accords avec l’UE ; ce qui est pour l’instant le cas de la Croatie et de la Macédoine. Vincent Degert, chef de la Délégation de la Commission européenne à Zagreb, explique que les autres pays pourront s’attendre au même traitement à partir du moment où ils auront signé leurs Accords de Stabilisation et d’Association. « La cumulation diagonale de provenance est un mécanisme très important et utile aussi bien pour la Croatie que pour les autres pays de la région. Elle fera avancer le commerce intrarégional mais aussi celui de la région avec l’UE. Pour nous, ceci est d’un intérêt majeur car l’UE représente notre principal marché », affirme Boris Vujcic.

Substitut à l’adhésion à l’Union européenne ?

A la question de savoir comment convaincre les citoyens croates que cette zone balkanique de libre échange ne représente pas un substitut de moyen terme à l’adhésion à l’UE, le responsable Olli Rehn prétend que « la Croatie ne devrait pas percevoir ceci comme une option soit-soit ». « Ayant adhéré à Europe, après avoir rempli tous les critères nécessaires, à l’instar de tous les autres pays membres, la Croatie fera partie du marché unique de l’Union », a confirmé M. Rehn, en rajoutant quand même que « le gouvernement croate est conscient du fait qu’en signant l’Accord de Stabilisation et d’Association avec l’UE, il a accepté la coopération régionale comme une des conditions de l’adhésion à l’UE ». La nouvelle proposition de l’UE contient également plusieurs propositions sur la facilitation de la libre circulation des personnes. Ce point cependant ne concerne pas la Croatie mais les pays dont les citoyens ont besoin de visa pour voyager dans l’Union européenne.

 

Zarez
Serbie - Croatie : grandir avec la langue de la haine
Traduit par Ursula Burger Oesch
Publié dans la presse : 26 janvier 2006
 

Une décennie après la guerre, la langue de la haine a-t-elle disparu sur le territoire de l’ex-Yougoslavie et quelles sont les chances pour que la communication entre les peuples récemment engagés dans une guerre se normalise ? Rencontre entre Ivica Djikic, écrivain et journaliste de Zagreb, et Nenad Prokic, professeur à la Faculté des arts dramatiques de Belgrade, pour Radio Free Europe.

Propos recueillis par Omer Karabeg

Omer Karabeg (OK) : Monsieur Prokic, peut-on toujours entendre en Serbie les cris de haine qui prédominaient dans les années 1990 ?

Nenad Prokic (NP) : Oui. Un écho de tout cela existe toujours, puisque les gens sont les mêmes. Ces mêmes gens qui à l’époque étaient derrière la politique de guerre sont toujours actifs sur la scène politique serbe. Les forces et les ressources dont ils disposent sont nettement moins importantes, ce qui fait qu’ils ne peuvent plus créer de problèmes dans la région. Cependant, ils peuvent toujours placer leurs discours en Serbie.

Ivica Djikic (IDj) : En Croatie, la langue de la haine et l’incitation à la haine ne sont plus sponsorisées par l’État, qui ne les stimule plus comme c’était le cas dans les années 1990. Même les partis les plus rigides de l’extrême droite, qui basaient à l’époque leur existence et leurs programmes politiques sur la haine, le chauvinisme et la xénophobie de tout genre, essaient aujourd’hui de s’approcher des valeurs européennes. Leurs dirigeants vont en Israël, présentent des excuses aux Juifs pour le camp de Jasenovac, mais ils ne le font pas par véritable besoin intérieur. Ils le font pour qu’un jour, sans que l’Europe ne s’y oppose, ils puissent accéder au pouvoir.

Une fausse légitimation démocratique

OK : Comment se sentent aujourd’hui à Belgrade et en Serbie un Croate, un Bosniaque ou un Albanais ? Sont-ils des citoyens égaux ou des citoyens de deuxième rang ?

NP : Leur position est meilleure qu’à l’époque, mais ils ne sont pas intégrés dans la société civile. Ils ont leurs associations, leurs partis et, à travers eux, ils essaient de réaliser leurs droits ; mais il s’agit de facto d’enclaves. Les blessures de la guerre sont encore fraîches. Le Serbe en Croatie et le Croate en Serbie ne sont pas dans la même position. Il y a quelques petites améliorations, mais c’est globalement un échec.

OK : Les Serbes sont-ils des citoyens égaux en Croatie ?

IDj : Le fait est que, par exemple, le Parti autonome démocratique serbe (SDSS) fait partie intégrante de la coalition au pouvoir en Croatie. Les Serbes donc participent au plus haut niveau du pouvoir étatique. Il est de même pour les Bosniaques. Semso Tankovic, représentant de la minorité bosniaque à l’Assemblé nationale croate, a également signé un accord de coalition avec le HDZ de Sanader. Quand il s’agit donc de ces deux groupes nationaux, l’un comme l’autre, ils sont aujourd’hui présents au pouvoir d’un point de vue pratique. Même si, peut-être, cela peut sembler paradoxal et absurde, ils participent vraiment à la coalition dirigée par le HDZ et Ivo Sanader. Cependant...

OK : En Serbie aussi, les Bosniaques du Sandzak participent à la coalition au pouvoir. Il semble que les directions politiques collaborent bien. Mais comment se sentent les gens moyens ?

IDj : Vous m’avez coupé la parole quand je voulais continuer par dire “ cependant ”. Je suppose qu’en Serbie aussi les Bosniaques du Sandzak participent au pouvoir pour que le gouvernement, comme c’est le cas de celui de Sanader, puisse afficher une légitimation faussement démocratique devant la communauté internationale. La vie d’un Serbe retourné à Donji Lapac ou à Knin n’a sûrement pas, ou très peu de rapport avec le fait que le parti qui les représente formellement soit dans la coalition au pouvoir. La vie de ces gens reste parsemée d’angoisses.

OK : Les pères de la nation sombrent-ils dans l’oubli ? Quelle est la perception de Tudjman aujourd’hui en Croatie ? Est-il toujours considéré comme père de la nation ?

IDj : Je ne peux me baser ici que sur mes propres impressions. Récemment, à l’occasion de la Fête des morts, la tombe de Franjo Tudjman à Mirogoj, le cimetière de Zagreb, a été visitée par plusieurs milliers de personnes qui allumaient les bougies et lui rendaient hommage. C’était ce jour-là, la tombe de loin la plus visitée de Zagreb. Je ne sais pas si cela dit quelque chose. Je pense que les sentiments des citoyens ordinaires envers Tudjman restent partagés, qu’ils restent les mêmes ou pour la plupart les mêmes qu’à l’époque des années quatre-vingt-dix. Ceux qui à l’époque avaient voté pour lui continuent à le considérer aujourd’hui encore comme père de la nation, comme l’homme qui a créé la Croatie, comme un homme irréprochable. Ceux qui ne l’aimaient pas à l’époque ne l’aiment pas aujourd’hui non plus. Mais je pense que depuis cinq - six ans depuis qu’il est décédé, les sentiments envers Tudjman ont dû ternir, diminuer, car les citoyens croates ont des problèmes et des soucis bien plus importants que d’examiner le rôle historique de Franjo Tudjman dans la création de l’Etat croate.

OK : Monsieur Prokic, quelle est aujourd’hui l’attitude en Serbie vis-à-vis de Milosevic ?

NP : Je pense qu’il est oublié, qu’on s’est dépêché de l’oublier. Seuls de petits groupes de gens continuent à le défendre à tue-tête, alors que ceux qui l’ont inventé et soutenu l’ont laissé tomber. Je dois répéter que le plus grand et peut-être le seul consensus dans l’histoire serbe était celui autour de Milosevic au début des années quatre-vingt-dix, quand une majorité presque absolue de tous les citoyens, pratiquement le pays entier et la société entière, excepté un petit groupe de gens, donnaient leur soutien à Milosevic. Il existe une tendance à oublier le plus vite possible ce consensus.

Les chansons oustachies

OK : La propagande de guerre et les stéréotypes négatifs sur les peuples voisins, qui prédominaient cette dernière décennie dans les manuels scolaires, à quel point ont-ils marqué la jeune génération ?

NP : Cela reste à voir. Parmi mes étudiants, je crois que cela n’a pas laissé beaucoup de traces, mais il s’agit d’un cercle restreint de gens. Je pense que la situation sur le terrain est nettement plus grave, car les jeunes ont grandi avec la langue de la haine, en entendant les stéréotypes sur les Slovènes et les Croates qui étaient comme ceci, les Bosniaques ou les Musulmans, comme cela. À chaque fois que j’ai l’occasion de parler aux jeunes, je commence mon discours par “ les Musulmans sont nos frères ” ou “ les Croates sont nos frères ”, après quoi je peux lire le choc sur les visages de ces êtres qui ont grandi avec le discours de la haine.

OK : A quel point la langue de la haine a-t-elle laissé des traces sur les jeunes gens en Croatie ?

IDj : Si on en juge déjà par ce qu’on peut voir de loin, je dirais que le discours de la haine a laissé pas mal de traces sur les jeunes gens. Ce phénomène peut être facilement observable lors des matchs de foot organisés en Croatie auxquels participent les équipes de Serbie et Monténégro, ou bien quand le club de foot de Rijeka engage un gardien de Serbie. Et on sait que les supporteurs sont en général les jeunes âgés de 17 à 25 ans. Leur position par rapport aux Serbes a été formée dans les années quatre-vingt-dix quand, au travers des médias, des manuels scolaires ainsi que dans la politique officielle, on persuadait systématiquement les Croates que les Serbes étaient nos ennemis, que nous ne pouvions aucunement vivre en paix avec eux. Tout récemment, l’un des participants d’un fameux reality show, un garçon de 24 ou 25 ans, s’est mis à hurler devant les caméras à trois heures du matin l’une des chansons de Marko Perkovic Thompson dont les paroles sont les suivantes “ Jasenovac et Gradiska Stara - c’est la maison des boucher de Maks ” (Jasenovac i Gradiska Stara - to je kuca Maksovih mesara). Je pense qu’il a hurlé ceci devant les caméras parce que personne ne lui avait jamais dit que ce n’était pas bien, que le message de cette chanson était affreux. Ni ses parents, ni à l’école, ni dans un bar, personne ne le lui a jamais dit. Il est persuadé que ce qu’il a chanté représente un comportement désirable dans ce pays.

La Croatie, le pays le plus important pour la Serbie

OK : Existe-il en Serbie, auprès d’une opinion publique large, un intérêt pour ce qui se passe en Croatie, Bosnie, Monténégro, Macédoine ou Slovénie ?

NP : Oui, absolument, cet intérêt existe. Les gens ne s’intéressent peut-être pas trop parce qu’ils sont fracassés par leurs propres soucis de survie, car ici, pour survivre, tout le monde a trois, quatre travail à la fois et n’a pas de temps pour quoi que ce soit d’autre. Mais en tout cas, je pense que pour les Serbes, qu’ils le veuillent ou non, la Croatie représente le pays le plus important au monde, non seulement à cause des liens culturels, de la langue plus ou moins la même et de la position géographique : pour la Serbie, tous les chemins vers l’Europe, même physiquement parlant, mènent et passent par la Croatie. La qualité des rapports avec la Croatie représente d’une certaine façon un paramètre pour les relations de la Serbie avec le monde. Plus les rapports avec la Croatie sont bons, plus les relations avec le monde seront harmonieuses.

OK : Existe-t-il en Croatie un intérêt pour ce qui se passe en Serbie, Bosnie, Monténégro, Macédoine, Slavonie ? Les gens se comparent-ils à leurs ex-concitoyens ?

IDj : Cette comparaison est surtout présente dans la propagande étatique, du type - voilà comment on vit en Croatie, et voyez maintenant comment on vit en Serbie, où le salaire moyen est de 300 euros, ou encore, comment vivent les gens en Bosnie et Herzégovine, où la retraite moyenne ne dépasse pas 100 KM (50 euros). La forme la plus répandue de comparaison avec les voisins est donc d’insister sur le fait qu’ils vivent mal, et que nous, grâce à notre gouvernement intelligent, nous vivons bien. En parlant de cela, on oublie, bien entendu, de mentionner la Slovénie où l’on vit beaucoup mieux qu’en Croatie. La Slovénie n’est pas mentionnée dans ce contexte-là, cela ne nous intéresse pas, ce qui nous intéresse uniquement, ce sont ceux qui vivent moins bien que nous, pour convaincre nos citoyens qu’ils vivent bien. Sinon, je pense que les citoyens lambda ne s’intéressent pas trop à ce qui se passe en Serbie et au Monténégro, je pense que seul un cercle restreint de gens éduqués suit ce qui se passe dans les pays voisins, alors que les masses, elles ne sauraient pas dire qui est aujourd’hui au pouvoir en Serbie, et encore moins en Bosnie, vu la complexité de leur système politique. Je crois que, grâce à la politique étatique des dernières années, les Croates ont développé un sentiment de distance envers la Bosnie ainsi qu’envers la Serbie. Quand on dit à quelqu’un en Croatie qu’il se comporte comme un Balkanique, c’est pour lui une insulte. Cette perception des Balkans comme de quelque chose d’entièrement négatif, que les Croates veulent fuir en s’échappant en Europe, reste, je dois dire, aussi forte qu’à l’époque de Franjo Tudjman. Cette façon d’insister sur la prise de distance croate par rapport à ces voisins les plus proches - la Bosnie et Herzégovine et la Serbie et Monténégro, a donc marché. Je suis cependant d’accord avec Nenad Prokic, quand il dit que la Croatie représente le pays le plus important pour la Serbie, et je considère que la Serbie et la Bosnie et Herzégovine sont également les pays les plus importants pour la Croatie.

Les médias triviaux et la pourriture de la culture

OK : Est-ce que les gens s’intéressent plus, par exemple, à ce qui se passe aux Etats-Unis, en Allemagne, en France ou en Argentine, qu’en Serbie ou en Bosnie ?

IDj : Je ne sais pas si ça va sembler trop rude si je dis que les citoyens moyens en Croatie s’intéressent à bien peu de choses. Ils ne pensent pas à grand-chose, rien ne les intéresse si ce n’est leur propre vie ou l’illusion d’une vie heureuse, couronnée de richesse. L’image de ce monde virtuel et imaginaire dont ils rêvent leur est proposée par une masse de plus en plus important de chaînes télévisées et de journaux multicolores aux tirages énormes. Je suis peut-être trop rude, mais j’ai l’impression que nous tous, sur le territoire de cette langue qui est la nôtre, nous vivons depuis ces dernières quelques années, sous la terreur de contenus triviaux médiatiques. Tout se résume à la vente de l’image d’un monde multicolore. On ne parle que de qui a épousé qui, qui s’est fiancé avec qui et qui se sépare de qui. Ce sont en ce moment les nouvelles principales en Croatie, depuis toutes ces dernières quelques années. Et j’ai peur que dans les années qui viennent, les choses ne continuent de s’aggraver.

OK : Monsieur Prokic, en Serbie, y a-t-il la tentation de s’arroger les écrivains et les artistes des autres peuples et de les traiter comme partie intégrante de l’héritage culturel serbe ?

NP : Oui, il y en a, mais la culture ici a atteint un niveau tellement bas qu’il n’y a pas tellement de disputes. En ce qui me concerne, je considère que [l’écrivain croate Miroslav] Krleza, par exemple, fait partie du corpus de la culture serbe. Il s’agit d’une époque où la Serbie était un Piémont, où on ne la quittait pas mais tout le monde y venait, aussi bien Matos, que Krleza et Krklec. La Serbie doit sérieusement se pencher sur la question comment de savoir comment en une période historique si courte, elle a pu passer d’un centre culturel en un trou noir dont tout le monde veut s’échapper. Tout compte fait, on voit que Rade Konstantinovic avait raison quand il disait qu’avec Tito, nous avons atteint le zénith de notre histoire mondiale, et de notre participation dans le monde, et qu’après cela, au moins en Serbie, il y a eu le projet criminel de [Dobrica] Cosic, qui a fait ressortir une racine pourrie de la culture serbe et qui fait que nous vivons maintenant dans un pays désert où ne pousse pas une seule herbe.

OK : Monsieur Djikic, y a-t-il en Croatie la tentation de s’arroger des artistes qui appartiennent à la tradition culturelle bosnienne ou serbe ?

IDj : Oui, il y en a. Je pense que l’exemple le plus sérieux et le plus célèbre est le cas du poète bosnien Mak Dizdar, que vous trouverez dans toutes les anthologies de la poésie croate. Mak Dizdar est considéré ici comme un écrivain croate. On trouve toute sorte d’explications et d’excuses pour inclure Mak Dizdar dans la littérature croate, mais les créateurs de cette récupération ne se basent sur aucun principe. Car rares sont les auteurs d’anthologies, les théoriciens ou les historiens de littérature qui osent inclure, par exemple, un écrivain comme Ivo Andric dans le corpus de la littérature croate, malgré le fait qu’il y aurait bien plus de motif pour le faire que dans le cas de Mak Dizdar. Ivo Andric est Croate de naissance, et pendant un moment il a même vécu à Zagreb. Il y aurait donc plus de motifs pour le faire dans son cas que dans celui de Mak Dizdar, mais les auteurs actuels d’anthologies et les responsables pour la littérature officielle ont considéré Andric comme un mauvais Croate, parce qu’entre autres, il écrivait en serbe. Ils ont même décidé d’ignorer le fait que ceci serait assez rentable puisqu’il a eu le Prix Nobel.

La haine souhaitable

OK : Voyez-vous venir l’époque de la disparition de la langue de la haine sur le territoire de l’ex-Yougoslavie ; à quand prévoyez-vous la normalisation de la communication entre les peuples voisins ?

Nenad Prokic : Je pense qu’il faudra laisser passer encore beaucoup de temps avant que la communication ne se normalise. Les dirigeants des Etats peuvent bien se mettre d’accord, l’Etat peu bien émettre des résolutions, mais je pense que la situation sur le terrain sera encore longtemps telle, que, en ayant une plaque de Belgrade, tu ne pourras pas te sentir à l’aise en dehors de l’autoroute Belgrade - Zagreb. C’est pour moi le test le plus important. Quand il s’agit d’une plaque de Zagreb à Belgrade, la situation est légèrement différente, car ici, il n’y a pas eu d’agression de la part des Croates, mais c’était le cas contraire. Ce qui fait que c’est assez logique qu’ici, on peut passer avec une plaque de Zagreb. Il y a plus de chance pour que tu n’aies pas d’ennuis. Mais ça peut arriver ici aussi.

Ivica Djikic : Je suis d’accord avec Monsieur Prokic, avec le fait que longtemps encore, en ayant une plaque de Belgrade, on ne pourra pas se sentir à l’aise à Zagreb et encore moins à Split, Zadar ou Sibenik. Je suis également persuadé qu’il faudra laisser passer encore beaucoup de temps avant que les rencontres sportives entre les équipes et représentations croates et serbes ne soient traitées uniquement comme des événements sportifs, sans être parsemées de sentiments négatifs qui n’ont rien à voir avec le sport. Les véhicules blindés de la police vont continuer à accompagner les bus de sportifs et de supporteurs serbes à l’occasion de leur sortie et entrée en Croatie, et cela sera également le cas quand des sportifs et des supporteurs de Croatie ou de Bosnie qui vont aller en Serbie. Le Serbe revenu de Vojvodine dans sa maison à Lapac, Udbina ou un village de l’arrière-pays de Zadar se réveillera encore longtemps angoissé, en se demandant si quelqu’un n’allait pas lui casser la fenêtre pendant la nuit, lui jeter une grenade ou venir l’égorger, comme c’était le cas il y a quelques mois d’un vieillard, Dusan Vidic du village Karin, dans les alentours de Zadar. Le coupable de ce crime n’a toujours pas été attrapé. Je crois que les tensions vont durer encore très longtemps, et la raison en est le fait qu’à travers les manuels scolaires, l’éducation, la famille, les médias, la politique officielle et peut-être le plus, à travers l’Eglise - donc par tous les pores de la société - on promeut depuis des années la haine envers les Serbes comme quelque chose de souhaitable. Cette tendance est ces derniers temps un peu moins forte, mais elle continue d’exister. Elle n’est certainement pas éteinte et ne le sera pas encore avant très longtemps. Par conséquent, la haine, très longtemps encore, ne cessera pas non plus d’exister.

 

La crise du gaz russe a fait très peur aux Balkans
Traduit par Persa Aligrudic
Publié dans la presse : 2 janvier 2005

La crise russo-ukrainienne sur le prix du gaz naturel a eu des conséquences immédiates dans tous les pays de la région, totalement dépendants des approvisionnement