Presse Bosnie Herzégovine 2005

Remonter ] Presse BiH 2002-2004 ]

 

Bosnie : bombardements à l’uranium appauvri, des séquelles à long terme
Traduit par Ursula Burger Oesch

Publié dans la presse : 2 décembre 2005

Il y a dix ans, les avions de l’OTAN bombardaient les positions serbes autour de Sarajevo. Aujourd’hui, les conséquences s’en font toujours sentir. L’uranium appauvri provoque une explosion des cancers et de la mortalité dans les zones touchées, ainsi que des graves mutations génétiques. La Bosnie n’a pas encore fini de payer le prix de la guerre.

Par Emir Suljagic

La commission d’enquête du Parlement d’État est le premier organe officiel qui a entamé une enquête sur la radiation en Bosnie et Herzégovine. Les résultats de cette enquête s’avèrent alarmants : des milliers de projectiles à l’uranium appauvri, un taux de mortalité accru, la propagation des cancers, des mutations génétiques plus nombreuses, un environnement pollué pour toujours.

Les pressentiments et les craintes les plus pessimistes liées à la question de l’utilisation de l’uranium appauvri en Bosnie et Herzégovine sont enfin confirmés, dix ans après la guerre. Le rapport de la Commission parlementaire d’enquête pour la définition du degré de radiation de l’uranium appauvri et ses conséquences pour la santé des citoyens de la Bosnie et Herzégovine ne laisse aucun doute sur deux choses : la première, c’est que, durant les opérations militaires en automne 1994 et 1995, l’OTAN a utilisé des munitions contenant de l’uranium appauvri.

La seconde certitude, c’est que les conséquences sur la santé des citoyens qui se sont retrouvés à proximité des cibles de ces munitions sont évidentes. Selon l’enquête, un nombre indéfini de citoyens de Bosnie et Herzégovine sont déjà morts des conséquences de la radiation. En ce qui concerne les conséquences pour la nature, elles sont aussi de long terme, au moins pour ce qui est des endroits où ces bombardements ont eu lieu.

Le rapport que le magasine Dani a eu l’occasion de consulter est le résultat d’une enquête menée durant plusieurs mois par une commission parlementaire de neuf membres. Il représente une première tentation et n’a pour objectif que d’établir les conséquences des opérations que l’OTAN a menées dans le pays. Le rapport repose sur une documentation très détaillée, y compris des enquêtes menées sur le taux et la structure de la mortalité parmi les habitants des zones touchées. Le silence avec lequel le gouvernement bosnien a caché cette enquête liée à la présence de l’uranium appauvri dans le pays semble avoir une motivation très claire : l’objectif déclaré de notre État de devenir d’abord membre du Partenariat pour la paix, ensuite de l’OTAN.

La mort qui vient des airs

Dans le cadre de leur action Deliberate force, les avions de l’OTAN ont attaqué 21 cibles militaires qui, à l’époque, étaient sous contrôle de l’Armée de la République serbe. Cependant, bien que l’OTAN ait reconnu avoir utilisé des munitions contenant l’uranium appauvri et ait rendu publiques les coordonnées de 16 cibles, l’inquiétude repose dans le fait que la Commission d’investigation de Bosnie et Herzégovine n’a pas obtenu d’informations sur les cinq autres.

Ces cinq endroits, selon le rapport, se situent quelque part dans les alentours de Sarajevo. Étant donné que la cible principale de l’OTAN était l’artillerie serbe qui, à l’époque, se trouvait dans la zone d’exclusion, aux contours bien définis, le calibre le plus souvent utilisé durant l’opération était de 30 millimètres. Les projectiles étaient tirés depuis des avions de type A-10, connus dans le jargon militaire américain comme des tank-busters. Pendant la durée de l’opération, le territoire de la Bosnie et Herzégovine a reçu 6380 projectiles, dont la plupart étaient de calibre 30 mm ! Selon la Commission, le nombre de bombes tirées serait encore plus important et, dans certain cas, il s’agirait probablement de calibres plus élevés, car l’uranium appauvri s’utilise aussi dans la production de projectiles de canons d’un calibre de 120mm. Reste à souligner que seulement une centaine de bombes ont été retrouvées, alors que le reste n’est pas retrouvable.

L’un des documents clés dont s’inspire ce rapport est également l’enquête de l’United Nations Environment Program (UNEP), publiée il y a deux ans. Cette enquête a confirmé la présence d’un degré élevé de radiation à Hadzici [1], dans un dépôt de munition ainsi que dans le bâtiment de Remontni centar, dans la caserne et le dépôt de munition d’artillerie de Han Pijesak [2]. À Hadzici, les membres du contingent allemand de la SFOR ont retrouvé " une caisse remplie de munitions contenant de l’uranium appauvri avec, entre autres, des restes d’obus, de fragments de balles et d’autres restes de munition déjà utilisés ", détaille le rapport.

Le véritable problème repose dans le fait qu’on ne sait pas du tout combien de temps ces munitions ont été stockées à cet endroit, ni à quel moment ni où elles ont été déplacées. De son côté, l’OTAN a déclaré que les munitions auraient été transportées au printemps 2001 vers les États-Unis. Cependant, aucune preuve n’existe de ce transfert.

Les informations issues de visites des vingt autres endroits concernés par cette enquête montrent soit qu’aucune augmentation de radiation n’a été enregistrée, soit que l’enquête n’a pas pu être achevée à cause des mines restées sur le terrain après la guerre. L’un de ces endroits se trouve dans la montagne de Rosca où, à l’automne 1994, les avions de l’OTAN ont détruit un canon mobile de l’armée serbe. Le terrain est toujours miné et encombré. À Pjelugovici, où les munitions contenant de l’uranium appauvri ont été également utilisées, la présence d’un degré élevé de radiation n’est pas enregistré, mais la Commission considère qu’existe la possibilité d’une « pénétration de l’uranium appauvri plus profondément dans le sol ». En ce qui concerne les autres endroits bombardés, comme Pale, Vogosca, Ustikolina, Foca, Kalinovik, Glamoc et Bjelasnica, la Commission a confirmé l’absence de radiation mais, à certains endroits, elle a enregistré « une forte concentration de métaux lourds ».

Cancers et mutations génétiques

Ceci n’est cependant pas le seul point faible de l’enquête réalisé par l’UNEP, qui ne touche que très vaguement la question des conséquences de l’utilisation de l’uranium appauvri et constate que le nombre de personnes souffrant de cancer en Bosnie n’aurait pas augmenté. Pourtant, les enquêtes réalisées par les spécialistes locaux, qui ont concentré leur enquête sur les zones touchées, signalent un taux plus important de personnes souffrant du cancer. Ces mêmes rapports témoignent de la présence de mutations génétiques qui peuvent apparaître comme des conséquences de l’exposition à la radiation. Comme autres effets secondaires de l’uranium, ils énumèrent les problèmes émotionnels et mentaux, la fatigue, la perte de contrôle sur les fonctions vitales du corps, souvent qualifiés par certains de symptômes du « syndrome des Balkans ». La leucémie, sérieusement répandue chez les soldats italiens qui ont travaillé en Bosnie et Herzégovine, a été également soumise à investigation par les autorités militaires et civiles italiennes.

De plus, la Commission a constaté qu’existent « des indices sur le lien possible entre l’augmentation du taux de maladies malignes et l’influence des munitions contenant de l’uranium appauvri », dont les conséquences « peuvent se manifester après une période de latence de dix ans ou plus ». Les dégâts pour l’environnement ainsi que les conséquences de la pollution des eaux souterraines et de sources se jouent également à long terme et il faudra plusieurs années avant qu’elles ne se manifestent. Cependant, deux documents signalent que la crise est beaucoup plus sérieuse : il s’agit de deux documents élaborés uniquement pour utilisation interne durant l’enquête parlementaire, liés à la santé des habitants de Hadzici.

L’enquête menée parmi les habitants de ce village qui, après la guerre, s’étaient réfugiés à Bratunac [3], montre que l’augmentation du taux de mortalité pourrait être uniquement lié au fait qu’ils étaient exposés à la présence de l’uranium appauvri. Le taux de mortalité parmi les réfugiés de Hadzici à Bratunac a augmenté de 8 à 20 fois entre 1996 et 2000, et était dix fois plus élevée que le taux de mortalité parmi les autres réfugiés du pays.

L’auteur de l’enquête, médecin à Bratunac, Slavica Jovanovic, souligne que la vie de réfugiés est souvent en soi déjà suffisamment traumatisante pour causer un taux de mortalité plus élevé. Cependant, même en prenant en compte ce fait, la présence de carcinome parmi les réfugiés de Hadzici est beaucoup trop importante. Selon les résultats de son enquête, conduite immédiatement après la guerre, ce taux était de 19,4%, et il a monté à 27,6% en 1998, pour se « stabiliser », pendant les deux années suivantes, à 18%. À titre illustratif, le taux de carcinome chez les autres réfugiés après la guerre était de 10%, alors que dans la population locale de Bratunac, il dépassait à peine 6%. Les résultats finaux de l’enquête sont alarmants.

Le syndrome de Hadzici

Le taux de mortalité parmi les habitants de Hadzici est 2,2 fois plus élevé que ce même taux à Bratunac ; environ quatre fois plus grand que le taux de mortalité de la population originaire de Bratunac, et 2,5 fois plus grand que le taux de mortalité parmi les autres réfugiés. La proportion des décès causés par le carcinome est très importante et plus grande que chez les autres groupes de réfugiés.

L’enquête de l’Institut d’études génétiques et de biotechnologie de Sarajevo, menée parmi les habitants de Sarajevo et de Hadzici - plus précisément parmi les employés du Remontno-tehnicki zavod de Hadzici - signale une « fréquence croissante d’aberrations du type chromosomique » parmi les groupes enquêtés. Autrement dit, les déséquilibres au sein des chromosomes - une sorte de mutation génétique - parmi les habitants de Hadzici sont plus présents qu’auprès de la moyenne, et même si ils ne peuvent être mis en lien direct avec l’exposition à l’uranium, cela représente tout de même, l’une des explication possibles.

Sanin Haveric, l’un des porteurs du projet affirme : « Nous ne pouvons pas pour l’instant exclure la présence d’autres agents, mais c’est justement la raison pour laquelle nous aimerions continuer notre enquête ». Les résultats de l’Institut montrent cependant que parmi les habitants de Hadzici le pourcentage d’erreurs dans le chromosome dépasse les 3% autorisés. La présence de ces « chromosomes aberrants » qui, chez les hommes sains, est très rare, dépasse dans le groupe étudié la norme autorisée et « représente une indication claire d’exposition à la radiation ».

De surcroît, les changements dans la structure des chromosomes qui, chez les enquêtés de Sarajevo, se situent au-dessous de la limite autorisée de 4,4%, dépassent cette limite dans 57% des cas chez les enquêtés de Hadzici. Pour le dire d’une façon compréhensible à un Béotien, la conséquence de la radiation, dans ce cas, est une « perte », c’est-à-dire un endommagement du matériel génétique. Puisque, souligne-on dans la conclusion du rapport, les habitants enquêtés de Hadzici montrent des changements génétiques beaucoup plus souvent que les autres enquêtés, il est clair qu’existe un lien entre l’uranium appauvri et la présence de mutations génétiques.

Le prix de la guerre n’a pas encore été payé

Autrement dit, le prix de la guerre n’a pas encore été payé. Outre le fait que le nombre exact d’habitants de notre pays dont la mort a été causée par les radiations n’est pas connu, il est évident que nous sommes encore loin d’en voir la fin. L’uranium reste très longtemps dans l’organisme et exerce une influence prouvée sur l’ADN. Il vaut mieux ne pas évoquer les atrocités rencontrées dans des cas semblables auparavant et dont l’humanité a témoigné. Les générations qui, à l’époque des bombardements, ne savaient même pas ce qui se passaient autour d’eux continuent à payer la facture. Le plus ironique dans cette histoire, c’est que ces bombes étaient jetées en leur nom.


[1] Village dans les alentours de Sarajevo

[2] Petite ville à l’est de Sarajevo

[3] Petite ville proche Srebrenica, où se sont réfugié les habitants de Hadzici (pour la plupart de nationalité serbe) suite ou durant les actions de l’OTAN.

 

Bosnie : nouveau coup de filet dans les milieux islamistes
Traduit par Stéphane Surprenant

Publié dans la presse : 2 décembre 2005

La Communauté internationale se félicite du nouveau coup de filet opéré en Bosnie au sein des milieux islamistes. Arrivés pendant la guerre, de nombreux miliciens étrangers avaient déja quitté le territoire bosniaque après le 11 septembre 2001. Sous la pression des USA, la traque se poursuit.

Par Nidzara Ahmetasevic

« S’ils sont coupables, il devraient subir un procès. » Ainsi s’exprime Kerim, un jeune homme que la barbe et les pantalons courts désignent comme un membre du mouvement radical wahhabite basé en Arabie Saoudite.

Se tenant à l’extérieur d’une mosquée de Sarajevo, où il vend de la littérature et du matériel de propagande sur la Tchétchénie et l’Intifada palestinienne, il poursuit : « Ils ne peuvent pas être musulmans, parce que notre religion interdit de tuer des innocents, en particulier des femmes et des enfants ».

Kerim parle des dernières arrestations d’individus soupçonnés de terrorisme par la police bosniaque, dans une tentative de débarrasser la Fédération de Bosnie - principalement musulmane - des extrémistes religieux qui menacent la réputation et l’avenir du pays.

La police a commencé à cibler ce type de personnes en 2001 suite aux attentats d’Al Qaida à New York. Les États-Unis avaient exercés de fortes pressions sur les États musulmans amis pour que ceux-ci démantèlent les réseaux extrémistes sur leur territoire.

Récemment, le rythme des arrestations s’est accéléré. En octobre, la police bosniaque a appréhendé deux jeunes hommes soupçonnés de possession illégale d’armes à feu. Il s’agit de Mirsad Bektasevic, 19 ans, un citoyen suédois originaire de Serbie, et de Abdul Kadir Cesuru, 18 ans, un citoyen turc vivant au Danemark.

Le 17 novembre, la police a arrêté trois autres personnes : Bajro Ikanovic, 20 ans, et Amir Bajric, 18 ans, que les enquêteurs ont reliés à Bektasevic. Un troisième individu, dont l’identité n’a pas été révélée, a été mis sous les verroux pour possession illégale de 10 kg d’explosifs.

Les cinq hommes feraient partie d’un réseau terroriste international soupçonné de préparer des attentats contre des ambassades occidentales à Sarajevo, dont celles des États-Unis et du Royaume-Uni.

La police bosniaque et le Procureur d’État en charge de la cause ont refusé d’en dire plus long sur la nature spécifique des accusations retenues.

Lors de brèves conférences de presse, ils ont divulgué seulement des bribes d’informations, répondant aux questions des médias par des formules convenues comme « L’enquête suit son cours » et « En révéler davantage pourrait compromettre les mesures à venir ».

Alors que le public n’est pas entièrement satisfait de cette attitude, des responsables internationaux ont applaudi les initiatives de la police bosniaque destinées à tuer dans l’œuf toute menace terroriste.

Après les deux premières arrestations d’octobre, le Haut Représentant de l’ONU Paddy Ashdown a déclaré que la Bosnie était devenue « un partenaire digne de confiance dans la lutte mondiale contre le terrorisme ».

Paddy Ashdown a pressé la police locale de mener une enquête de la manière la plus professionnelle qui soit. « L’enquête ne doit être gênée d’aucune façon, car le terrorisme est une menace globale. La Bosnie a montré qu’elle était capable de joindre le front mondial contre le terrorisme ».

Des citoyens bosniaques - ainsi que des étrangers séjournant dans le pays - ont déjà été impliqués dans des réseaux terroristes internationaux.

Des militants islamistes avaient pris pied dans le pays durant la guerre de 1992-1995, lorsque le gouvernement de Alija Izetbegovic avait permis à de soi-disant combattants de la Guerre Sainte, ou Mujahidines - dont certains vétérans de la guerre d’Afghanistan contre l’occupation soviétique -, de s’infiltrer et de former des unités dans le centre de la Bosnie.

Des mujahidins qui ont fait souche

Dans un rapport daté de 1996, Enrique Bernales Ballesteros, Envoyé spécial de l’ONU pour les Droits humains, avait soulevé le problème de ces mercenaires étrangers. Il avait constaté que des Moujahidines se battaient aux côtés des troupes bosniaques musulmanes et même cité les noms de leurs unités [1].

Beaucoup de ces combattants ont quitté la Bosnie juste avant ou après la fin de la guerre pour rejoindre d’autres théâtres d’opération ailleurs dans le monde. Mais certains se sont installés et ont fondé des familles. Quelques uns ont acquis la citoyenneté bosniaque.

Le plus gros de ceux qui étaient restés après 1995 ont quitté le pays après les attentats du 11 septembre 2001. Cependant, quand ils se sont déplacés, on croit qu’ils ont conservé leur passeport bosniaque.

Des représentants internationaux ont appelé les autorités bosniaques à réexaminer le statut de citoyenneté de ces personnes. Le gouvernement a accepté. Récemment, le Conseil des Ministres a mis sur pied une Commission pour enquêter sur les circonstances dans lesquelles la citoyenneté a été accordée à 1200 étrangers d’origine africaine ou asiatique.

Tandis que certains experts continuent d’affirmer que la Bosnie héberge des « taupes d’Al Quaïda » qui ont pour instruction de n’agir que sur ordre de leurs supérieurs, la police doute fort que les cinq homme arrêtés dernièrement appartiennent au réseau terroriste d’Oussama Ben Laden.

Pour appuyer la thèse selon laquelle Al Quaïda n’est pas actif en Bosnie, la police rappelle qu’un seul acte terroriste a été commis dans le pays depuis la fin de la guerre, quand Ahmed Zuhai Handala, un Syrien, avait organisé un attentat à la voiture piégée dans un quartier croate de Mostar en 1997.

La bombe n’avait causé aucune perte en vie humaine. Handala avait été arrêté cinq ans plus tard - non pas en Bosnie, mais au Yémen -, soupçonné d’appartenir à une organisation terroriste internationale. Il a été transféré au centre de détention spécial américain de Guantanamo, où il se trouve toujours.

Six Bosniaques sont toujours à Guantanamo

Six autres ressortissants bosniaques sont également détenus à Guantanamo. Ils feraient partie du « Groupe algérien ». La police bosniaque les a remis aux autorités américaines il y a trois ans, après les avoir arrêtés parce qu’ils auraient planifié des attentats terroristes. Leur cause a provoqué une controverse : diverses ONG œuvrant dans le domaine des Droits humains, locales et internationales, ont protesté contre ces extraditions qui ne se sont pas conformées au jugement de la Cour constitutionnelle, laquelle avait statué qu’il n’y avait pas matière à extradition.

Au contraire, les autorités se sont empressées de transférer ces hommes sous les fortes pressions du gouvernement des USA et de son ambassade à Sarajevo. Des détenteurs de passeports bosniaques ont été reliés à plusieurs attentats terroristes en Europe, dont le plus important est celui de Madrid en mars 2004, qui avait couté la vie à plus de 190 personnes.

Cela avait mis la communauté islamique de Bosnie dans l’embarras ainsi que son chef, Ismet Ceric, qui a souvent condamné le terrorisme et ceux qui le soutiennent. Les dirigeants de la communauté islamique se sont également dissociés des Wahhabites de Bosnie, dont ils minimisent l’envergure. Ahmed Alibasic, professeur à la Faculté des Études islamiques de Sarajevo, affirme qu’ils « ne posent pas un problème en Bosnie ».

Ahmed Alibasic admet que des organisations humanitaires arabes ont gagné en influence dans la communauté, mais insiste sur le fait que les dirigeants islamiques de Bosnie « contrôlent la situation ».

« La communauté islamique renonce à la violence, à l’extrémisme et à l’intolérance, ainsi que la majorité des Musulmans bosniaques », a assuré Alibasic. La plupart des Wahhabites sont d’accord avec cette position, soutenant que leur mouvement est injustement associé au terrorisme. Emir Picric, un ancien combattant moujahidine, a dit que ses anciens camarades islamiques de divers pays avaient été « utiles pendant la guerre, aidant à défendre la Bosnie de toutes leurs forces et même avec leur vie ». Mais il ajoute que les temps ont changé et que ces hommes « sont devenus, d’un point de vue réaliste, un handicap après la guerre ».


[1] http://www.fas.org/irp/world/para/docs/e-cn4-1996-27.htm 

 

Bosnie : que réserve l’accord de Washington ?

 

Mise en ligne : samedi 26 novembre 2005 

Les dirigeants des huit principaux partis politiques de Bosnie-Herzégovine, réunis à Washington à la faveur du dixième anniversaire de la conclusion de l’accord de Dayton ont signé une déclaration par laquelle ils s’engagent à « entamer un processus de réformes constitutionnelles qui va renforcer l’autorité du gouvernement et rationaliser le parlement et la présidence » et à « mener ces réformes d’ici à mars 2006 ».

Ils assurent vouloir défendre les droits de l’homme de tous les Bosniens. Les huit signataires sont le Président collégial de la BH, Sulejman Tihic, (SDA) le Président de la RS, Dragan Cavic (SDS), le ministre des Affaires étrangères de BH, Mladen Ivanic (PDP), le ministre de la Sécurité de BH, Barisa Colak (HDZ), le Président du Parti pour la BH, Safet Halilovic, le Président du SDP, Zlatko Lagumdzija le Président du SNSD, Milorad Dodik et Mate Bandur, pour le HNZ.Les trois membres de la Présidence, Ivo Miro Jovic, Sulejman Tihic et Borislav Paravac ont confirmé cet accord dans un document séparé. Les dirigeants de la RS ont, en outre, publié une déclaration particulière appelant « Radovan Karadzic et Ratko Mladic à se rendre volontairement et immédiatement aux autorités de la RS ou directement au TPIY », ajoutant que « s’ils continuent à refuser de se rendre, la RS est prête et déterminée à prendre toutes les mesures et actions nécessaires pour les trouver et les interpeller, ainsi que les autres fugitifs encore réclamés par le Tribunal de La Haye ».

Cet ensemble de résolutions, intervenues après des discussions souvent tendues, ont été adoptées sous la forte pression des autorités américaines représentées notamment par la Secrétaire d’État, Condoleezza Rice et le Sous - Secrétaire Nicholas  Burns qui ont fait valoir la nécessité pour la Bosnie-Herzégovine de se doter d’institutions adaptées aux perspectives de son intégration aux structures euro-atlantiques. V. Rice a salué l’accord obtenu comme un « historique pas en avant ». Elle a rétroactivement justifié les accords de Dayton en estimant qu’ « un Etat faible et divisé était approprié en 1995, mais qu’aujourd’hui, en 2005, la pays avait besoin d’un Etat plus fort et énergique pour assurer le bien public et défendre l’intérêt national ». Richard Holbrooke a, de son côté, procédé à une sorte d’autocritique de son rôle passé en regrettant d’avo ir permis la création d’une entité appelée « Republika Srpska ». Nicholas Burns a spécifié que la Bosnie ne pouvait « rester un pays fractionné et penser pouvoir devenir membre d’une Europe ou d’une OTAN unifiées ».

Si, comme le soulignent les commentateurs, les engagements qui viennent d’être pris marquent un moment important de l’après-Dayton, l’issue du processus qui s’enclenche reste très incertaine, car aucune proposition précise n’a été faite pour réaliser le renforcement des autorités centrales de l’Etat, présidence, gouvernement et parlement ou pour redistribuer les compétences entre l’Etat et les entités, l’existence même de celles-ci n’ayant pas été formellement mise en cause. Les premières réactions des parties signataires de l’accord révèlent les divergences qui subsistent intactes entre partisans d’un pays divisé et ceux d’un pays réunifié dans le cadre d’une large décentralisation. Les opinions exprimées en BH sont contrastées. Ceux qui espéraient des changements fondamentaux sont déçus, mais il en est qui estiment qu’un mécanisme de transformation se trouve désormais en place. Du côté nationaliste serbe, les radicaux (de Seselj) prévoient la catastrophe, mais les plus réalistes sont soulagés de ce que la pérennité de leur entité leur semble préservée. Le test de l’arrestation de Mladic et de Karadzic sera pour la RS le signe le plus clair de sa volonté réelle de prendre le tournant de la nouvelle politique qu’elle prétend accepter.

Les pourparlers qui s’annoncent et dont le terme a été fixé à mars 2006 pour qu’ils aboutissent avant les élections générales prévues en octobre de la même année, risquent donc d’être ardus et de se terminer sans résultat d’envergure. Il serait nécessaire que l’Union européenne et chacun de ses pays membres fassent entendre plus fort leur voix pour pousser la Bosnie-Herzégovine à devenir cet Etat « normal », en dehors duquel tout progrès vers l’Europe ne peut être qu’illusoire. En déclarant le 21 novembre à Bruxelles, qu’il n’y aurait pas de « dramatiques changements » dans la constitution de BH, Javier Solana, ministre des affaires étrangères de l’Union, s’est montré, comme à l’habitude, bien timide. Quant à la position de la France, existe-t-elle ?

 

Globus
La Bosnie post-Dayton : un État unifié, sans les Croates ?
Traduit par Rusmir Smajilhodzic

Publié dans la presse : 25 novembre 2005

À l’occasion des dix ans de Dayton, les dirigeants bosniaques courent à travers le monde, de conférence en conférence. L’illusion d’une Bosnie unitaire idéale, avant-guerre, revient en force. Mais la Bosnie actuelle est en train de se transformer en une simple fédération serbo-musulmane. Cri d’alarme pour les Croates de Bosnie, qui se considèrent comme les grands perdants des évolutions actuelles.

Par Mirjana Kasapovic

« Cette soir-là, alors que je marchais avec le Premier ministre Haris Silajdzic dans les rues froides de Sarajevo, il me parlait de sa jeunesse dans la ville multiethnique, dans laquelle, il ne savait même pas de quelle nationalité ou de quelle origine ethnique étaient ses amis. ‘Cette ville que je connaissais et que j’aimais est en train de mourir parce que l’Occident n’a pas arrêté cette guerre’, m’a-t-il dit avec amertume ».

Par cette nuit froide de janvier 1995, Haris Silajdzic, alors Premier ministre de Bosnie-Herzégovine et Richard Holbrooke, « l’architecte principal » de l’accord de paix de Dayton, qui a noté les souvenirs de Silajdzic dans ses mémoires des Balkans Finir la guerre [1], se promenaient ensemble dans les rues froides de Sarajevo, mais on ne sait pas qui d’entre eux était le plus grand manipulateur : Silajdzic, qui décrivait une société multiethnique harmonieuse qui n’a jamais vraiment existé, ou Holbrooke, qui laisse penser à ses lecteurs qu’il a cru les mots du Premier ministre et qu’il en a été sincèrement touché.

L’illusion de la Bosnie multiethnique

Haris Silajdzic savait très bien que dans le Sarajevo multiethnique de sa jeunesse on connaissait toujours la religion ou l’origine ethnique de quelqu’un. À Sarajevo, comme dans toute la Bosnie-Herzégovine, depuis des siècles, il était suffisant que quelqu’un dise son nom pour que l’on sache tout de suite quelle était sa religion et son origine ethnique. Si le petit Haris s’était approché d’une bande « multiethnique » d’enfants à Bascarsija, à Bistrik, à Grbavica ou dans un autre quartier de la ville où il a grandi, et si il disait qu’il s’appelait Haris, on savait aussitôt qu’il était musulman et qu’il allait devenir, plus tard, un Boshniaque.

En Bosnie-Herzégovine, les noms personnels ont été pendant des siècles et sont toujours restés les signes extérieurs de l’appartenance religieuse et ethnique. En Bosnie, les individus se distinguent dès leur enfance par leurs noms, mais aussi par d’autres marques d’appartenance religieuse et ethnique : la façon dont ils s’habillent, dont ils se nourrissent, dont ils parlent, et même dont ils se comportent. Ainsi se dessinaient les frontières sociales et culturelles entre les membres des différentes communautés, même si elles n’ont pas toujours été politiquement visibles ni traduisibles, comme c’était le cas dans le Sarajevo socialiste des années 1950 et 1960, lorsque le Premier ministre de la période de guerre était un petit garçon.

On pourrait pourtant penser que Silajdzic a voulu dire autre chose : que les différences religieuses et ethniques ont existé mais que personne ne leur donnait d’importance et n’y faisait attention. Aujourd’hui encore, il pense la même chose. Haris Silajdzic est un centraliste bosniaque convaincu et intégriste, qui pense que la mise en place des « régions économiques naturelles » règlera les graves problèmes nationaux en Bosnie-Herzégovine.

Plus encore, Silajdzic affirme de manière autiste que, dans le cas d’un référendum, son concept de « régions économiques naturelles » sera soutenu par une majorité des citoyens. Il croit que le soutien de la « majorité citoyenne », pour laquelle les Musulmans sont suffisants - ou le seront prochainement si l’exode massif des Croates de Bosnie se poursuit - pourrait suffire pour prendre et appliquer des décisions.

Un protectorat occidental

Déjà, la Bosnie-Herzégovine indépendante a été créée sur la base d’un soutien de la majorité des citoyens au référendum, mais où cela nous a-t-il mené ? Haris Silajdzic devrait enfin comprendre que l’État qu’il aime tant peut survivre seulement sur la base du soutien de la « majorité tripartite », c’est-à-dire du soutien de la majorité des citoyens représentant les trois peuples constitutifs, qu’il est impossible de regrouper autour de son concept centraliste. Sans cette « majorité tripartite », la Bosnie peut survivre uniquement sous la forme d’un protectorat international.

Le fragment cité des mémoires de Richard Holbrooke illustre une illusion qui court sur le marché politique des idées à propos de la réforme du régime de Dayton : l’illusion que la Bosnie-Herzégovine aurait représenté avant la guerre des années 1990 une société complètement multiethnique et harmonieuse, et que les problèmes seraient tous résolus si l’on revenait à ce modèle de société.

Bien au contraire, la Bosnie-Herzégovine a été, au long des siècles de son histoire, une société religieusement et ethniquement divisée dans sa profondeur, dans laquelle les trois communautés principales - les Croates catholiques, les Bosniaques musulmans et les Serbes orthodoxes - ont vécu dans des « sociétés parallèles », qui avaient leurs propres institutions et leur organisation sociale, culturelle et politique.

Les organisations et les institutions de ces sociétés parallèles ont été ravagées et supprimées par la force à l’époque socialiste, durant laquelle les communautés religieuses étaient uniquement tolérées comme des « vestiges du passé », et les communautés ethniques ont été remplacées par le « peuple travailleur » uni. En simplifiant sans délicatesse, c’est sur ces bases que s’est créée la société multiethnique « harmonieuse », dans laquelle ont ne pouvait pas institutionnaliser politiquement et socialement les différences nationales.

Cette société peut être rebâtie seulement à partir de ces axiomes, notamment après la guerre des années 1990, qui a été non seulement un conflit international mais également une violente guerre civile.

Cependant, aujourd’hui, personne ne peut instaurer et maintenir une dictature qui refoulerait et supprimerait les différences nationales en Bosnie-Herzégovine, qui déplacerait à nouveau des millions de personnes qui ont quitté leurs foyers de leur gré ou en ont été chassées pendant la guerre et vivent maintenant dans les forteresses territoriales « ethniques » qui se sont édifiées en Bosnie-Herzégovine. Ainsi, le retour à l’état antérieur n’est qu’une illusion née d’un regard sur la Bosnie marqué par une perspective historique raccourcie, unilatérale et irréalisable.

Holbrooke savait, bien sûr, que les souvenirs de Silajdzic n’étaient qu’un discours vide qui n’avait aucun rapport avec la sanglante réalité bosniaque. Les sociétés multiethniques harmonieuses ne se transforment pas du jour au lendemain en un cratère de guerre, dans lequel des millions de gens s’entretuent jusqu’à l’extermination, quand bien même cette guerre est impulsée et organisée par des forces extérieures au pays.

Les « dettes » de l’Occident

On voit émerger de ces entretiens de nuit, menés en 1995 par Holbrooke et Silajdzic à Sarajevo, un souhait qui allait devenir plus tard une réalité : le souhait que l’Occident prenne dans ses mains le sort de l’État bosniaque. Le vœu de Silajdzic s’est réalisé.

L’Occident n’a pas pour autant empêché la guerre, mais il l’a achevée, il a construit l’État de l’après-guerre, qu’il a tenu en vie militairement, politiquement et économiquement aux cours des dix dernières années. Maintenant, à l’occasion du 10e anniversaire du traité de paix, il discute sans courage des façons de prolonger la vie de cet État et de la rendre plus paisible. Il discute sans courage d’un « aggiornamento » du régime de Dayton, que Silajdzic traite de solution « fasciste ».

À l’occasion de l’anniversaire de la Bosnie daytonienne, les représentants des Bosniaques (Musulmans), des Croates et des Serbes font le tour du monde, passent d’une table-ronde à une autre, pour étaler devant l’Occident leurs attentes et vœux politiques. Parce que, paraît-il, l’Occident leur devrait à tous quelque chose.

Les Bosniaques (Musulmans) sont convaincus que l’Occident leur doit un État intégral en Bosnie, sans entités et, en général, sans cantons ou quelconque construction territoriale ethnique qui ressemblait à des unités fédérales. L’Occident n’ira pas à leur encontre : il ne supprimera pas la Republika Srpska, mais rendra la Fédération croato-musulmane plus unitaire et centralisée, la transformant pratiquement en une entité bosniaque (musulmane). La Bosnie commence ainsi à prendre la forme d’un État serbo-musulman avec les deux entités, ce qui semble une manière certaine d’ouvrir la voie à son éclatement.

Les Serbes sont convaincus que l’Occident doit garder en vie la Republika Srpska comme une sorte de compensation pour la désintégration d’un État serbe dans les Balkans, ce qui se passe avec la séparation en cours du Monténégro, « État historiquement serbe », de la Serbie, et avec celle du Kosovo, « le berceau historique serbe ». Il est certain que l’Occident agira ainsi. La Republika Srpska fera figure de compensation symbolique et réelle pour les « pertes territoriales » de la Serbie.

Les Croates sont convaincus que l’Occident doit leur reconnaître le droit à leur propre entité ou, au moins, à leurs propres cantons ethniques en Bosnie-Herzégovine. L’Occident n’ira pas à leur encontre.

Si les discussions sur la Bosnie de Dayton, menées à l’occasion de l’anniversaire, ont apporté des éléments nouveaux, il s’agit alors de la franchise, jusqu’à maintenant inhabituelle, avec laquelle ses créateurs ont abordé « la question croate » en Bosnie-Herzégovine.

Lors d’une rencontre récente à Dayton, toujours à l’occasion de l’anniversaire, Richard Holbrooke a fait savoir que l’Occident avait « remboursé » les Croates il y a dix ans, en leur rendant ce que Tudman avait réclamé à Dayton même : la Slavonie orientale. En d’autres termes, la Croatie, avec l’intégralité de son territoire et sans régions autonomes serbes, représente en elle-même la dette que l’Occident a remboursée après les guerres à tous les Croates, et ils n’ont plus rien à demander. La Croatie n’a rien perdu et, par voie de conséquence, rien ne doit lui être compensé. Ainsi, le destin tragique des Croates de Bosnie-Herzégovine est scellé dans les fondements de l’existence de la Croatie elle-même.

Assez des lords britanniques de gauche !

Presque en même temps, Paddy Ashdown a recommandé aux Croates de Bosnie-Herzégovine, de moins en moins nombreux, d’essayer de préserver et de protéger leur identité nationale au sein de l’Union européenne, quand le pays dans lequel ils vivent en deviendra membre. En attendant, ils devraient se servir de manière intelligente de leurs « puissance économique » pour survivre.

Cet incroyable cynisme et cette insolence politique pouvaient venir seulement d’une personne qui assume le profil d’un « lord de gauche », tout comme d’ailleurs David Owen. Les Croates pourraient, dans l’avenir, s’ils disposent d’une quelconque puissance institutionnelle, se servir au moins d’une mesure de protection : opposer leur droit de veto irrévocable à la possibilité que leur destin soit encore dicté par des lords britanniques de gauche.


[1] R.Holbrooke, To end a War, New York, 1999.

 

Dix ans après Dayton : vers une nouvelle Constitution pour la Bosnie
Traduit par Jean-Arnault Dérens

Publié dans la presse : 21 novembre 2005

DERNIERE HEURE : Après deux jours de consultations à Washington, à l’occasion du dixième anniversaire des accords de paix signés à Dayton le 21 novembre 1995, les dirigeants bosniaques ont signé mardi soir le principe d’une modification de la Constitution du pays.

Par S.Sehercehajic

Le 21 novembre marque le dixième anniversaire de la signature des accords de paix de Dayton. La date est d’autant plus importante que les représentants de la communauté internationale viennent d’entamer des discussions avec les dirigeants de Bosnie-Herzégovine pour modifier l’annexe 4 de ces accords, c’est-à-dire la Constitution.

Les dirigeants politiques bosniaques se rendent à ce rendez-vous, organisé à Washington dans le cadre de l’Institut international de la paix, sans aucun consensus entre eux.

Pourtant, les experts en droit constitutionnel et les spécialistes estiment que la Bosnie-Herzégovine est déjà depuis longtemps arrivée à une phase où la Constitution de Dayton crée plus de problèmes qu’elle n’en règle, aussi bien au plan intérieur qu’international.

Cosmétique et ravalement de façade

L’un des acteurs des accords de Dayton, l’ancien Premier ministre Haris Silajdzic, estime que les changements constitutionnels ne peuvent pas être seulement cosmétiques et superficiels. Il considère que les discussions des dirigeants politiques représentent un véritable test, et « si aucun accord concret n’était possible, les intérêts de la Bosnie-Herzégovine pourraient être lésés ».

« Aujourd’hui, la situation n’est plus celle de Dayton, quand nous avons dû trouver une réponse possible et acceptable, alors que Milosevic jouait à se présenter en faiseur de paix, avec Tudjman qui se présentait en triomphateur, et que la délégation bosniaque avait bien peu d’espace de manœuvre », explique-t-il.

Il insiste sur la nécessité de renforcer le gouvernement de l’État, de créer de nouveaux ministères centraux, tels que des ministères de la Santé, de l’Agriculture et de l’Éducation [1]. Haris Silajdzic ajoute encore que la communauté internationale porte la plus lourde responsabilité, en raison de son inaction durant l’agression contre la Bosnie-Herzégovine.

« La communauté internationale a une responsabilité politique, juridique et morale », estime-t-il, en ajoutant : « il faut accuser la communauté internationale de ne pas nous avoir donné de moyens suffisants, mais nous devons nous accuser nous-mêmes pour ne pas avoir fait plus et mieux utiliser ce que Dayton offrait ».

Le dirigeant croate Kresimir Zubak, autre signataire de Dayton, a déclaré que le cadre constitutionnel de Dayton devait absolument être modifié.

« Cela devrait être notre propre décision, mais sans l’engagement de la communauté internationale, c’est impossible. Finalement, la communauté internationale doit intervenir, puisque c’est elle qui est intervenue il y a dix ans pour qu’un tel accord soit signé. Les faiblesses de ce document sont apparues tout de suite », estime Kresimir Zubak.

Affaiblissement de l’État

« Si la Bosnie-Herzégovine avait été basée sur le concept d’un État citoyen, elle aurait rempli en cinq années les conditions pour une entrée en Europe, tandis que le concept de communautés ethniques lui ferme en réalité toute perspective européenne », estime le professeur Omer Ibrahimagic.

Il considère que les accords de paix de Dayton ont confirmé la reconnaissance internationale de la Bosnie-Herzégovine en 1992 et la continuité de l’État, permis l’adhésion à l’ONU et aux autres organisations internationales. Ils ont aussi confirmé le caractère constituants des trois peuples de Bosnie-Herzégovine, ainsi que leur égalité sur le tout le territoire.

Cependant, les articles 4 et 5 de la Constitution de Dayton fondent la Présidence et le Parlement sur des critères de collectivités ethniques, où les citoyens ne sont pas reconnus comme des acteurs politiques. Omer Ibrahimovic estime, à propos des discussions actuelles sur une modification de ces articles 4 et 5, qui sont en contradiction avec la Déclaration européenne des droits de la personne et des libertés, que « les partisans d’une option qui vise à affaiblir la Bosnie-Herzégovine et à renforcer les entités, considère cet objectif comme une poursuite de leurs buts de guerre et ne peuvent donc pas y renoncer facilement ».

« La Bosnie-Herzégovine est objectivement la proie de ces collectivités ethniques, car on ne prend pas en compte les citoyens. Si c’était le cas, il faudrait certainement une autre structure et une autre organisation du Parlement de Bosnie, de la Présidence et du Conseil des ministres », ajoute Omer Ibrahimagic, qui ne croit pas aux discussions sur les changements constitutionnels.

« C’est encore moins que des changements cosmétiques, c’est même de la mauvaise cosmétique. Si la Constitution ne met pas au premier plan les citoyens, comme acteurs politiques majeurs, mais se base toujours sur les communautés ethniques qui conduisent la Bosnie-Herzégovine dans l’impasse, notre État n’a pas de perspectives », estime-t-il.

Milorad Dodik, le dirigeant des Sociaux-démocrates serbes indépendants (SNSD), estime que les accords de Dayton sont la meilleure chose qui soit arrivée à la Bosnie-Herzégovine, et qu’il faut qu’ils soient à la base d’une solution future.

« Les accords de Dayton doivent être la source d’une future solution en Bosnie-Herzégovine, car si ces accords n’avaient pas été nécessaires dans notre pays, ils n’auraient pas eu lieu, et si ces accords ont été nécessaires, c’est à cause de quelque chose qui s’appelle la guerre », estime le dirigeant du SNSD.

« Il est incontestable que les accords de Dayton ont mis fin à la guerre et ont été à la base de mécanismes permettant une stabilisation durable de la Bosnie et de la région », déclare le professeur Kasim Trnka. Il estime aussi qu’il est incontestable que les accords doivent être amendés, ainsi que l’ont reconnu leurs initiateurs - les USA.

« Objectivement, tout se passe comme si nos politiciens locaux, dix ans après la signatures des accords, n’étaient pas en mesure de faire le moindre pas sans pression de la communauté internationale », constate le professeur Trnka.

Selon lui, le nouveau modèle de fonctionnement intérieur de la Bosnie-Herzégovine devrait renforcer l’auto-administration locale et régionale sur la base de critères économiques, géographiques et de communication.

Une réponse positive

Le Président du Parlement de la Republika Srpska, Dusan Stojicic, a déclaré que, sur la base de ce qui s’était passé ces dix dernières années, on pouvait dire que les accords de Dayton ont été une réponse internationale couronnée de succès, qui n’a pas seulement arrêté la guerre, mais apporté la paix et une Constitution.

De quelque façon que l’on regarde les choses, a-t-il précisé, les accords de Dayton, dans leurs aspects politiques, économiques ou autres, ont été à la base des grands progrès que la Bosnie-Herzégovine a effectué durant ces dix années.

« La clé du succès des accords de Dayton est que la communauté internationale a sanctionné juridiquement une réalité qui existait en Bosnie-Herzégovine, tout d’abord le fait que vivent ici trois peuples constitutifs et égaux, et que chacun de ces peuples veut être pleinement égal aux autres, et qu’il faut définir des mécanismes de protection des intérêts nationaux vitaux de chacun de ces peuples », a déclaré Dusan Stojicic.

« Les bases sur lesquelles s’appuient les accords de Dayton, c’est-à-dire la reconnaissance du fait que la Bosnie-Herzégovine se compose de deux entités égales, et que vivent trois peuples constitutifs, et l’existence de mécanismes de protection de ces trois peuples, ne peuvent pas être changées dans une nouvelle Constitution de la Bosnie-Herzégovine », ajoute-t-il.

__________________

[1] Pour l’instant, ces compétences sont déléguées aux ministères des entités et des cantons

 

 

Dix ans après Dayton : vers une nouvelle Constitution pour la Bosnie ?
Traduit par Jean-Arnault Dérens

Publié dans la presse : 21 novembre 2005

Le 21 novembre marque le dixième anniversaire de la signature des accords de paix de Dayton. La date est d’autant plus importante que les représentants de la communauté internationale viennent d’entamer des discussions avec les dirigeants de Bosnie-Herzégovine pour modifier l’annexe 4 de ces accords, c’est-à-dire la Constitution.

Par S.Sehercehajic

Les dirigeants politiques bosniaques se rendent à ce rendez-vous, organisé à Washington dans le cadre de l’Institut international de la paix, sans aucun consensus entre eux.

Pourtant, les experts en droit constitutionnel et les spécialistes estiment que la Bosnie-Herzégovine est déjà depuis longtemps arrivée à une phase où la Constitution de Dayton crée plus de problèmes qu’elle n’en règle, aussi bien au plan intérieur qu’international.

Cosmétique et ravalement de façade

L’un des acteurs des accords de Dayton, l’ancien Premier ministre Haris Silajdzic, estime que les changements constitutionnels ne peuvent pas être seulement cosmétiques et superficiels. Il considère que les discussions des dirigeants politiques représentent un véritable test, et « si aucun accord concret n’était possible, les intérêts de la Bosnie-Herzégovine pourraient être lésés ».

« Aujourd’hui, la situation n’est plus celle de Dayton, quand nous avons dû trouver une réponse possible et acceptable, alors que Milosevic jouait à se présenter en faiseur de paix, avec Tudjman qui se présentait en triomphateur, et que la délégation bosniaque avait bien peu d’espace de manœuvre », explique-t-il.

Il insiste sur la nécessité de renforcer le gouvernement de l’État, de créer de nouveaux ministères centraux, tels que des ministères de la Santé, de l’Agriculture et de l’Éducation [1]. Haris Silajdzic ajoute encore que la communauté internationale porte la plus lourde responsabilité, en raison de son inaction durant l’agression contre la Bosnie-Herzégovine.

« La communauté internationale a une responsabilité politique, juridique et morale », estime-t-il, en ajoutant : « il faut accuser la communauté internationale de ne pas nous avoir donné de moyens suffisants, mais nous devons nous accuser nous-mêmes pour ne pas avoir fait plus et mieux utiliser ce que Dayton offrait ».

Le dirigeant croate Kresimir Zubak, autre signataire de Dayton, a déclaré que le cadre constitutionnel de Dayton devait absolument être modifié.

« Cela devrait être notre propre décision, mais sans l’engagement de la communauté internationale, c’est impossible. Finalement, la communauté internationale doit intervenir, puisque c’est elle qui est intervenue il y a dix ans pour qu’un tel accord soit signé. Les faiblesses de ce document sont apparues tout de suite », estime Kresimir Zubak.

Affaiblissement de l’État

« Si la Bosnie-Herzégovine avait été basée sur le concept d’un État citoyen, elle aurait rempli en cinq années les conditions pour une entrée en Europe, tandis que le concept de communautés ethniques lui ferme en réalité toute perspective européenne », estime le professeur Omer Ibrahimagic.

Il considère que les accords de paix de Dayton ont confirmé la reconnaissance internationale de la Bosnie-Herzégovine en 1992 et la continuité de l’État, permis l’adhésion à l’ONU et aux autres organisations internationales. Ils ont aussi confirmé le caractère constituants des trois peuples de Bosnie-Herzégovine, ainsi que leur égalité sur le tout le territoire.

Cependant, les articles 4 et 5 de la Constitution de Dayton fondent la Présidence et le Parlement sur des critères de collectivités ethniques, où les citoyens ne sont pas reconnus comme des acteurs politiques. Omer Ibrahimovic estime, à propos des discussions actuelles sur une modification de ces articles 4 et 5, qui sont en contradiction avec la Déclaration européenne des droits de la personne et des libertés, que « les partisans d’une option qui vise à affaiblir la Bosnie-Herzégovine et à renforcer les entités, considère cet objectif comme une poursuite de leurs buts de guerre et ne peuvent donc pas y renoncer facilement ».

« La Bosnie-Herzégovine est objectivement la proie de ces collectivités ethniques, car on ne prend pas en compte les citoyens. Si c’était le cas, il faudrait certainement une autre structure et une autre organisation du Parlement de Bosnie, de la Présidence et du Conseil des ministres », ajoute Omer Ibrahimagic, qui ne croit pas aux discussions sur les changements constitutionnels.

« C’est encore moins que des changements cosmétiques, c’est même de la mauvaise cosmétique. Si la Constitution ne met pas au premier plan les citoyens, comme acteurs politiques majeurs, mais se base toujours sur les communautés ethniques qui conduisent la Bosnie-Herzégovine dans l’impasse, notre État n’a pas de perspectives », estime-t-il.

Milorad Dodik, le dirigeant des Sociaux-démocrates serbes indépendants (SNSD), estime que les accords de Dayton sont la meilleure chose qui soit arrivée à la Bosnie-Herzégovine, et qu’il faut qu’ils soient à la base d’une solution future.

« Les accords de Dayton doivent être la source d’une future solution en Bosnie-Herzégovine, car si ces accords n’avaient pas été nécessaires dans notre pays, ils n’auraient pas eu lieu, et si ces accords ont été nécessaires, c’est à cause de quelque chose qui s’appelle la guerre », estime le dirigeant du SNSD.

« Il est incontestable que les accords de Dayton ont mis fin à la guerre et ont été à la base de mécanismes permettant une stabilisation durable de la Bosnie et de la région », déclare le professeur Kasim Trnka. Il estime aussi qu’il est incontestable que les accords doivent être amendés, ainsi que l’ont reconnu leurs initiateurs - les USA.

« Objectivement, tout se passe comme si nos politiciens locaux, dix ans après la signatures des accords, n’étaient pas en mesure de faire le moindre pas sans pression de la communauté internationale », constate le professeur Trnka.

Selon lui, le nouveau modèle de fonctionnement intérieur de la Bosnie-Herzégovine devrait renforcer l’auto-administration locale et régionale sur la base de critères économiques, géographiques et de communication.

Une réponse positive

Le Président du Parlement de la Republika Srpska, Dusan Stojicic, a déclaré que, sur la base de ce qui s’était passé ces dix dernières années, on pouvait dire que les accords de Dayton ont été une réponse internationale couronnée de succès, qui n’a pas seulement arrêté la guerre, mais apporté la paix et une Constitution.

De quelque façon que l’on regarde les choses, a-t-il précisé, les accords de Dayton, dans leurs aspects politiques, économiques ou autres, ont été à la base des grands progrès que la Bosnie-Herzégovine a effectué durant ces dix années.

« La clé du succès des accords de Dayton est que la communauté internationale a sanctionné juridiquement une réalité qui existait en Bosnie-Herzégovine, tout d’abord le fait que vivent ici trois peuples constitutifs et égaux, et que chacun de ces peuples veut être pleinement égal aux autres, et qu’il faut définir des mécanismes de protection des intérêts nationaux vitaux de chacun de ces peuples », a déclaré Dusan Stojicic.

« Les bases sur lesquelles s’appuient les accords de Dayton, c’est-à-dire la reconnaissance du fait que la Bosnie-Herzégovine se compose de deux entités égales, et que vivent trois peuples constitutifs, et l’existence de mécanismes de protection de ces trois peuples, ne peuvent pas être changées dans une nouvelle Constitution de la Bosnie-Herzégovine », ajoute-t-il.

 

En Bosnie centrale, les écoles croates ferment toujours leurs portes aux petits Bosniaques
Traduit par Ursula Burger Oesch

Publié dans la presse : 7 octobre 2005

Depuis la fin de la guerre, dans certains cantons de la Fédération de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, l’automne voit toujours se répéter les mêmes tentatives impossibles de réunifier les systèmes scolaires croate et bosniaque. Les enfants, évidemment, ne comprennent jamais rien, ils ne font qu’écouter et subir. Jusqu’à cette année, leurs parents se taisaient aussi. Maintenant, ils se révoltent.

Par Belma Becirbasic

Mardi, il y a quatre semaines, dans un bistrot désaffecté au plein milieu de la carsija [1], les enfants ont commencé leurs cours. Cela peut sembler bizarre à entendre, mais c’est encore plus curieux à voir : à travers une fenêtre couverte d’étiquettes faisant la publicité pour le coca et la bière, on voit apparaître de petites têtes d’enfants en train de suivre leurs cours. Hélas, cette scène est réelle et se passe à Busovaca, une petite ville de Bosnie.

Quand notre équipe est arrivé dans le vieux bistrot, les enfants étaient en train de suivre un cours de gym. Ils étaient assis dans leurs bancs et regardaient d’une façon résignée les diagrammes inscrits sur le tableau. Ils se demandaient probablement si c’est exactement comme cela que devrait se dérouler un cours qui porte ce nom un peu curieux de « cours d’éducation physique ».

Sport en salle

Le jeune professeur intelligent qui a sans doute remarqué les visages déçus de ses élèves, a profité de l’occasion pour leur annoncer la bonne nouvelle : pour le cours suivant, il faudra apporter des survêtements et des baskets, car le plan sera de bouger les bancs et de faire de la gymnastique !

Alors que dans tout le bistrot résonnait un grand « Huraaaaaaaaa ! », le professeur se demandait probablement commen il allait exactement animer son cours dans les 15m2 dont il dispose. Mais puisque dans la vie de sa génération tout semble être possible, y compris les cours de gym dans des vieux bars, un cours d’éducation physique ne devrait pas représenter un problème extraordinaire à résoudre.

« Et pourquoi ne peut-on pas, comme avant, faire nos exercices dans la cour de l’école ou dans la salle de gym ? », demande une élève. À ce moment-là, les exclamations des autres s’élèvent, les uns répondant par « ben, parce que là-bas, on ne nous laisse pas entrer », d’autres par « ça durera juste le temps que les adultes se mettent d’accord ».

La question de cette petite fille de dix ans résume non seulement toute l’absurdité du concept de « l’école dans un bistrot » mais aussi de l’actuel système d’éducation primaire et secondaire ainsi que des partages qui l’affectent en Bosnie et Herzégovine.

Suite aux réponses reçues, la petite fille ne peut que hausser les épaules - alors que dans sa tête résonnent probablement encore « 101 pourquoi » : « qui c’est qui ne nous permet pas d’aller à l’école ? » ; « sur quoi doivent-ils se mettre d’accord ? », « combien de temps cela prendra pour qu’il se mettent d’accord ? »... Et, même si elle recevait les réponses à toutes ses questions, elle ne comprendrait probablement toujours pas la situation absurde dont laquelle sa génération s’est retrouvée... Elle finirait peut-être par arrêter de poser de questions.

Et c’est exactement ce qui s’est passé avec les autres, souvent plus âgés, adultes, qui ont cessé de se poser la question. Le seul événement qui leur rappelle encore que la question demeure toujours sans réponse, c’est la nouvelle rentrée scolaire.

Depuis la fin de la guerre, dans certains cantons de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, notamment dans les cantons Hercegovacko-neretvanski et Srednjobosanski, l’automne voit toujours se répéter les mêmes tentatives impossibles de réunifier les programmes éducatifs croate et bosniaque. Les enfants, évidemment, ne comprennent jamais rien, ils ne font qu’écouter et subir. Jusqu’à cette année, leurs parents se taisaient aussi.

La révolte des parents

La création de cet école bizarre dans le bistrot est le résultat de la révolte des parents contre le système scolaire.

« Nos enfants suivaient les cours à l’école primaire de Busovaca (les premiers quatre années). Ce système a été introduit il y a cinq ans, il représente le résultat direct du concept de ’deux écoles sous le même toit’ : à savoir que les enfants de Busovaca suivent les cours de l’école primaire dans ce bâtiment et sont ensuite obligés, pour l’école secondaire, d’aller à celle de Kacuni. Nous l’avons accepté car on pensait que la situation allait changer et que nos enfants continueraint à suivre les cours dans leur ville natale. Mais quand le moment est arrivé pour eux de commencer l’école secondaire, on nous a dit à l’école de Busovaca qu’il n’y avait pas de place pour eux et que, selon l’ancien accord, ils doivent suivre leurs cours dans le village de Kacuni. Nous l’avons refusé et avons boycotté l’école, ce qui fait que nos enfants n’ont pas été à l’école pendant une période d’un mois », raconte Selvedina Nuragic, l’une des représentantes de la centaine de parents révoltés.

Pas de ministre de l’Éducation

Il y a quatre semaines, en accord avec les autres parents, ils ont réuni leurs enfants et ont essayé d’entrer dans l’école. C’est là que les incidents ont commencé : Ivo Cosic, directeur de l’école, leur a interdit l’accès. Suite à cet événement, les parents décident d’aller voir Nikica Petrovic, le maire de la ville qui, en prétendant ne pas avoir de compétences dans l’affaire, les envoie vers le ministère des Sciences et d’éducation du canton Srednjebosanski. Cependant, étant donné que, pour le moment, le poste de ministre d’Éducation est justement vacant à cause de l’obstruction à la loi, les parents sont renvoyés vers le Premier ministre, Salko Selman.

« Pendant notre réunion, notre Premier ministre nous a promis qu’il allait organiser les cours temporaires dans un espace privé jusqu’à ce qu’une autre solution soit trouvée et cela dès la nomination du ministre de l’Éducation », raconte Selvedina Nuragic. C’est comme ça qu’a été créée la petite école dans le bistrot ».

Les douze élèves qui y suivent leurs cours sont tous inscrits en première année d’école secondaire. Les parents des élèves qui suivent les cours des classes supérieures ont, suite aux manifestations, remis leur enfants dans l’ancienne école de Kacuni, qui se trouve à sept kilomètres de leur ville. Eux aussi, ils espèrent que ces derniers événements pourraient provoquer des changements et que leur enfants auront peut-être le droit de finir leurs éducation secondaire à Busovaca.

Entre temps, la seule école primaire de la ville ouvre ses portes aux élèves de nationalité croate, alors que quatre salles construites dans ce but après la guerre sont réservées aux élèves bosniaques de l’école primaire (des premières quatre années). Les parents de ces enfants affirment que même cela représente déjà un grand progrès par rapport à la situation de l’année précédente, quand les enfants bosniaques de deux niveaux différents suivaient leurs cours en même temps dans une même salle de classe.

Les élèves ne se mélangent pas à l’école de Busovaca : les enfants bosniaques suivent leurs cours pendant les heures où les petits Croates ne sont pas à l’école. Leurs enseignants viennent de l’école primaire de Kacuni.

Entrée interdite

Depuis les manifestations organisées par les parents, l’école de Busovaca est apparemment fermée au public, la direction de l’école se comporte comme si le bâtiment de l’école était une propriété privée. L’équipe du magasine DANI a été donc empêchée d’entrer dans le bâtiment sous le prétexte que le directeur était, comme c’est d’ailleurs toujours le cas après des événements pareils, en « congé maladie » ! Et nous, on sait bien que les directeurs sont, comme d’habitude dans ce pays, irremplaçables. Cependant, nous ne sommes pas les seuls à être interdits d’entrée, c’est aussi le cas de l’inspecteur du ministère cantonal de l’Éducation, Madame Refija Kulasin.

« Puisqu’on nous a dit à l’école que les enfants ne pouvaient pas continuer à suivre leurs cours à Busovaca à cause du ’manque de salles de classe’, j’ai exigé de faire une visite d’inspection des salles dont dispose l’école et cela dans le but de pouvoir moi-même témoigner de ces conditions. La visite ne m’a pas été autorisée. Je rappelle qu’en 2001 une loi a été votée au niveau cantonal selon laquelle les écoles doivent assurer l’espace pour les enfants, quelque soit le programme qu’ils suivent. Or, ces écoles devaient être réunies. Nous sommes le dernier canton dans la Fédération qui n’ait pas respecté cette loi. Les parents ont bien entendu exigé à plusieurs reprises qu’on assure l’espace pour leurs enfants. J’aimerais également souligner que selon la loi cantonale, les enfants sont obligés de suivre les cours dans l’école la plus proche de leur domicile », explique Refija Kulasin, en ajoutant que, pour commencer, il faudrait au moins organiser des cours en deux roulements.

« La solution de cours organisés dans un espace privé est intolérable », considère l’inspecteur Kulasin.

À quel point, au sein du ministère, tient-on à ce que la loi soit vraiment mise en oeuvre ? La position de Zoran Matosevic, vice-ministre du canton Srednjebosanski, est également éloquente. « Je considère que dans ce cas, l’inspecteur a interprété la loi d’une façon tendancieuse. Selon un accord d’il y a cinq ans, l’école de Busovaca est censée fonctionner selon le principe de ’deux écoles sous un seul toit’ pour les premières quatre années. Cet accord est donc ici respecté. Pour respecter la loi-cadre mentionnée, il faut introduire de nouvelle règles et assurer plus d’espace. Le fait est que l’école manque d’espace et qu’on a à faire ici à une tentative d’entrée de force dans l’école », affirme Matosevic qui, pour donner « des commentaires plus précis », attendra l’arrivée du ministre qui devrait être élu d’ici quinze jours !

C’est aussi notre ville

Les gens de la ville considèrent que le manque d’espace n’est qu’une excuse, étant donné que seulement 810 élèves suivent aujourd’hui les cours alors qu’autrefois, il y en avait plus de mille. Les habitants de Busovaca prétendent que les écoles des villages voisins qui ont une population majoritairement croate sont vidées de leurs élèves et que ceux-ci sont amenés à Busovaca dans le but de remplir les places dans les classes de cette école d’une façon artificielle.

« Nous demandons seulement qu’on nous accorde quatre salles de classe. Nous sommes même d’accord, s’il le faut, pour que les élèves bosniaques suivent les cours selon le programme croate en ce qui concerne le groupe des matières neutres. Le reste de cours, ceux d’histoire, de géographie, de langue bosniaque, de religion et des arts devraient être organisés selon le programme bosniaque. Ce n’est pas juste, cette école ne peut pas être uniquement la leur. Nous aussi, nous habitons cette ville ! », s’indigne Enes Hajdarevic, l’un des parents, qui souligne « qu’il ne veut pas que ces enfants suivent leurs cours à l’école de Kacuni ».

« Pourquoi devaient-ils le faire ? Kacuni n’est pas mon village, ce village se trouve à 7 km d’ici. Moi, je viens de Busovaca. Mes ancêtres y sont nés, mon grand-père a construit cette école, moi-même j’ai étudié ici. Pour quelle raison faut-il maintenant que mon enfant soit interdit d’aller à l’école qui se trouve à deux pas de sa maison ! », demande Enes Hajdarevic, visiblement énervé.

Ses deux fils, que nous avons rencontré ce jour-là dans l’école-bistrot, partagent l’opinion de leur papa. « Je ne veux pas aller là, c’est loin, le bus se fait attendre longtemps, c’est bientôt l’hiver », dit l’un d’eux, alors qu’une de ses copines murmure à côté de lui : « Je veux mon ancienne école ! »

« Moi aussi ! », s’exclame-t-on de tous les côtés dans le vieux bistrot, alors que s’approche l’heure du cours de musique.

_____________

[1] le marché

 

 

Bosnie : aller au-delà de l’étape Dayton, maintenant !
Traduit par Pierre Dérens


Mise en ligne : vendredi 9 septembre 2005

Il y a dix ans, les accords de Dayton mettaient fin à une guerre sanglante. Maintenant, il est temps que l’UE prenne la direction du processus comme elle l’a fait dans les autres pays en transition d’Europe centrale et de l’Est. Alors que la décennie Dayton touche à sa fin, le prochain chapitre de l’histoire de la Bosnie doit être un chapitre européen et il doit commencer dès maintenant.

Par Jakob Finci et Christophe Solioz

Quand Carl Bildt, l’ancien Premier ministre de Suède a convenu une réunion diplomatique à Genève, le 8 septembre 1995, le territoire bosniaque déchiré par la guerre et son peuple en étaient arrivés à leur dernière extrémité, après une guerre de presque quatre ans. Deux mois plus tard, les parties en guerre de l’ancienne Yougoslavie ont négocié, convenu et signé un ensemble d’accords de paix (grandement imposé par les Américains, sur la base aérienne de Patterson, à Dayton dans l’Ohio), devenu par la suite l’accord de paix de Paris-Dayton.

C’est ainsi que le 8 septembre à Genève marque le début de la fin de cette terrible guerre, approximativement responsable de la mort de 100 000 personnes, et qui a fait de la moitié des quatre millions de Bosniaques des réfugiés et des personnes déplacées, sans parler des dommages que l’on ne peut quantifier sous forme de statistiques. La réunion de Genève avait su adopter une série de principes clés qui, par la suite, à Dayton, ont été à la base de l’accord de paix, incluant le maintien de la Bosnie-Herzégovine comme État, ainsi qu’une division équitable entre l’entité bosno-serbe et la Fédération musulmane et croate. Il était aussi question d’une esquisse de constitution et de garanties sur les élections et les droits de la personne.

La réunion de Genève d’il y a dix ans n’est qu’une des raisons pour laquelle l’Association Bosnie-Herzégovine 2005 a décidé d’organiser une Conférence internationale sur la Bosnie à Genève, les 20 et 21 octobre de cette année, qui fera appel à des participants de haut niveau, comme Carl Bildt lui-même. Dix ans après la fin de la guerre et après l’intervention internationale en Bosnie, la Conférence réunira des intervenants internationaux du passé et du présent, qui vont prendre en compte l’état de la Bosnie et s’interroger sur son avenir.

À côté de l’architecte essentiel des accords de Dayton, Richard Holbrooke, les administrateurs internationaux de la Bosnie (Lord Paddy Ashdown, Wolfgang Petritch) vont discuter avec des personnalités comme Lakhdar Brahimi, des experts des Balkans et des parties prenantes comme Carla Del Ponte ainsi que des agents essentiels des politiques européennes (comme le commissaire Olli Rehn), de ce qui a été fait et de comment se présente l’avenir de la Bosnie dans le cadre européen.

Ainsi que l’expérience l’a montré, les accords de Dayton ne sont pas en eux-mêmes la panacée pour que fonctionnent une société et un État aussi complexes que la Bosnie malgré leur effet immédiat, à l’époque, avec l’aide d’une intervention militaire internationale lourde, pour mettre un terme à l’effusion de sang et mettre en route un mécanisme de coopération entre les anciennes parties en guerre qui, après tant d’années, s’est transformé en un État fonctionnant plus ou moins bien.

Dix ans après Dayton, la Bosnie a reçu plusieurs milliards d’aide internationale, les efforts de reconstruction et de réformes ont été menés essentiellement par le Haut Représentant de la communauté internationale. Cet engagement massif- s’appuyant en partie sur ce que certains considèrent comme des pouvoirs démodés et antidémocratiques de l’arbitre international au sommet- a permis de surmonter beaucoup de l’héritage du passé et de poser les fondations du rapprochement tellement attendu de la Bosnie avec l’UE, puisque Bruxelles lui a offert des liens politiques et économiques plus resserrés dans le cadre d’un accord de Stabilisation et d’Association. Se servant surtout de la méthode du bâton et de la carotte et de réformes institutionnelles fortes, la communauté internationale a transformé l’État bosniaque, initialement faible, en un gouvernement qui, tôt ou tard, sera capable de dégager le pays des mythes de Dayton pour le conduire vers les rives d’une candidature pleine et entière à l’UE.

Cette transition bosniaque, de la mise en place de l’accord de paix à la phase préparatoire à l’intégration, s’est accompagnée de nombreuses réussites (stabilisation politique, retour des réfugiés, investissements étrangers, adhésion au Conseil de l’Europe) ainsi que d’échecs (réapparition des partis nationalistes et monoethniques, stagnation économique, coopération incomplète avec le tribunal de La Haye), en raison à la fois de conditions propres (criminels de guerre, corruption, patronage politique) liées au type de protectorat mis en place (absence de cohérence des acteurs internationaux sur la Bosnie).

De plus, la transition bosniaque, à son début, a eu partie liée avec les développements de la région, en particulier la démocratisation et l’européanisation de ses pays voisins, la Croatie et la Serbie et Monténégro, qui sont toutes deux en avance sur la Bosnie dans le processus du pacte de Stabilisation et d’Association de Bruxelles. Avec la réduction et le changement de l’implication de l’OTAN (et donc des USA) dans les Balkans au bénéfice des gardiens de la paix européens (EUMIK) , la fermeture de la mission onusienne civile (UNMIBH), et la mise en place d’un bureau particulier de représentants de l’UE (EUSR), le cadre institutionnel de la Bosnie se construit, se secoue même. Ce processus qui souvent donne trop de place aux concepts institutionnels et bureaucratiques (plutôt que civils) se doit de conduire en parallèle les évolutions locales incluant la réforme du système politique et administratif, le renouveau économique plein et entier, ainsi qu’une véritable réconciliation visant à l’émergence d’une société moderne.

Il est temps que l’UE prenne la direction du processus comme elle l’a fait dans les autres pays en transition et en réforme d’Europe centrale et de l’Est. En Bosnie, il faudra plus d’attention, d’efforts, et de soutien financier, de la part de Bruxelles et des capitales européennes, parce qu’en Bosnie, contrairement à beaucoup de pays de l’ancien bloc de l’Est, un ensemble diversifié de transitions intervient, de la guerre à la paix, d’un style socialiste à une économie de marché, et d’une société à parti unique à une société civile.

Quand on en arrive à la Bosnie, l’UE a non seulement la chance d’apprendre des leçons peu glorieuses du début des années 1990, mais de se servir de la pleine intégration politique de la Bosnie tant demandée dans l’UE (comme elle a été promise à toute la région au sommet de Thessalonique en 2003), pour surmonter sa propre crise interne identitaire d’après référendum. Les challenges que pose la Bosnie à l’UE (incluant des questions comme celle, difficile, de l’entrée sans visa pour tous ces Bosniaques qui n’ont pas un second passeport croate) peuvent deveni une occasion unique, non seulement pour les Balkans (par exemple par une coopération améliorée sur les frontières entre les services du renforcement de la loi), mais même au-delà : la Bosnie, avec deux millions de musulmans, peut servir de tête de pont pour d’autres nations à majorité musulmane comme la Turquie à la recherche de l’adhésion à l’UE, sujet qui divise les Européens. Alors que la décennie Dayton touche à sa fin, le prochain chapitre de l’histoire de la Bosnie doit être un chapitre européen et il doit commencer dès maintenant.

 

Bosnie : Nouvelles tensions entre le Haut-Représentant et le SDS

Publié dans la presse : 28 septembre 2005

L’échec de la réforme de la police, imputé exclusivement par Paddy Ashdown au Parti démocratique serbe (SDS, formation fondée par Radovan Karadzic), a entraîné une tension croissante entre le Haut-Représentant et ce parti qui dirige l’entité serbe.

Cette nouvelle phase de la crise provoquée par cet échec a commencé avec la conférence de presse commune que le Haut-Représentant a tenue, le 22 septembre, avec l’ambassadeur des Etats-Unis, l’ambassadeur britannique au nom de la présidence de l’Union européenne, et le chef de la représentation de l’U.E en Bosnie-Herzégovine. Une mise en garde sur les conséquences de l’isolement de toute la B.H., et particulièrement de la Republika Srpska était adressée aux dirigeants de l’entité serbe, adjurés une dernière ( ?) fois de revenir sur leur refus d’accepter cette réforme, refus qui empêche l’ouverture des négociations d’un accord de stabilisation et d’association entre la Bosnie-Herzegovine et l’Union européenne.

Cette invite des plus pressantes était suivie le 23 septembre d’une lettre envoyée par le Haut-Représentant au membre serbe de la Présidence de Bosnie-Herzegovine Borislav Paravac et à la ministre des Finances de R.S., Svetlana Cenic, relative à des irrégularités qui auraient été relevées dans les comptes du SDS, et devraient aboutir à des sanctions financières contre ce parti.

Les dirigeants du SDS ont réagi en annonçant qu’ils entameraient des poursuite judiciaires contre Paddy Ashdown, accusé de vouloir la ruine financière de leur parti, devant une juridiction du Royaume-Uni ou d’un autre pays de l’U.E. Ils attendent que leurs partenaires au gouvernement central de B.-H., SDA et HDZ, les soutiennent dans cette démarche, faute de quoi, ils provoqueraient une crise gouvernementale.

En rappelant que Belgrade va sans doute entamer ces négociations interdites à la Bosnie-Herzégovine, on relèvera que dans le même temps, le gouvernement serbe propose comme candidat au poste de ministre de la défense de la Serbie-Monténégro, un général des services de santé connu comme étant un proche de Mladic, peut-être comme l’avancent certains médias de la capitale serbe, pour l’inciter à se rendre au TPI...

 

Bosnie : la colère des retraités
Traduit par Ursula Burger Oesch

Publié dans la presse : 20 septembre 2005


Les retraités de la Fédération de Bosnie-Herzégovine lancent une action pour obtenir le paiement des indemnités dont ils ont été systématiquement privés depuis 1998. La plupart de retraités vive avec 1,5KM (environ 0, 75 euro) par jour. Le ministre Vignjevic considère pourtant que la « situation n’est pas si mauvaise que ça ».

Par A.Terzic

La ligue des associations des retraités de la Fédération de Bosnie-Herzégovine va exiger auprès des organes compétents de lancer un processus de paiement de la partie illégalement expropriée depuis août 1998 de leurs indemnités. C’est à ce moment-là que les indemnités pour les personnes retraitées ont été diminuées de 39% (c’est-à-dire de 97,80KM). La Ligue va également exiger de la part des institutions compétentes de soumettre ce litige à la justice ainsi que de punir les responsables pour ce pillage qui a poussé les retraités de la Fédération de Bosnie-Herzégovine au bord des limites de la survie.

Des statistiques décourageantes

La ligue des retraités prétend que suite à une rude violation des lois par laquelle leurs indemnités ont été diminuées, depuis 1998, chaque retraité en Fédération de Bosnie-Herzégovine a été lésé d’une somme qui dépasse le montant total de 6200 KM (3100 euros).

Parlant du système des retraites et de la position des retraités en Fédération de Bosnie-Herzégovine, Sefkija Elezovic, présidente de la Ligue des Association des retraités, a souligné lundi, lors d’une manifestation, qu’a cause de leur situation catastrophique, les retraités sont dorénavant prêts à des mesures très radicales pour « sauver leurs propre existence ».

« Dans la Fédération de Bosnie-Herzégovine, il y a en tout 306 000 retraités et leur nombre augmente chaque jour. 225 000 d’entre eux, soit 75% de ces retraités, reçoivent des indemnités inférieures à 250 KM (125 euros) par mois, alors que 50% d’entre eux, soit 151 000 personnes reçoivent des indemnités minimales correspondant à un montant de 161KM (80 euros) par mois. Cette information montre clairement que pratiquement toute la population des retraités de la Fédération de Bosnie-Herzégovine vit en-dessous du seuil de pauvreté. Après avoir réglé les factures mensuelles communales, un retraité de la Fédération dispose de 1,5KM par jour pour sa survie », affirme Sefkija Elezovic.

Toujours plus de retraités

Elle souligne que les promesses faites par le Gouvernement de laFédération de Bosnie-Herzégovine, qui se reflétent dans les mesures légales qui impliquent des changements dans le cadre même de la Loi sur les retraités ne sont pas acceptables. Le déplacement de la limite d’âge de 65 à 63 ans, et la possibilité d’une retraite précoce contre le rachat de trois années de cotisation qui restent (ces régulations seraient valables jusqu’à la fin de 2010) augmenteraient chaque année le nombre de retraités de 11 000 personnes. Pour assurer l’amélioration des conditions des retraites, il faudrait assurer 37, 5 million de KM supplémentaires dans le budget. Le Fonds PIO/MIO pour les retraites n’en a tout simplement pas les moyens, affirme Sefkija Elezovic.

Cependant, Radovan Vignjevic, ministre du Travail et des politiques sociales de la Fédération de Bosnie-Herzégovine considère que la situation dans le domaine des retraites « n’est pas si mauvaise que ça ». Il explique sa position par le fait que les retraites sont versées d’une façon régulière, et que leur montant est petit à petit harmonisé avec la croissance des salaires en Fédération.

Lors des dernières manifestations, les retraités ont invité les parlementaires de la Fédération de Bosnie-Herzégovine à refuser la proposition la plus récente du gouvernement sur la création de conditions plus avantageuses pour l’acquisition du statut de retraité, ainsi qu’à prendre la défense des retraités démunis.

 

La révolte des paysans bosniaques
Traduit par Stéphane Surprenant

Publié dans la presse : 16 septembre 2005

Les paysans en colère ont établi un village de tentes aux portes de Sarajevo afin de protester contre les accords de libre-échange régionaux qui les ruinent. Les produits importés coûtent beaucoup moins cher que ceux qui sont produits localement, et la Bosnie, malgré son grand potentiel, n’a aucune politique agricole. Les agriculteurs de la Fédération ont même reçu l’appui de ceux de la Republika Srpska.

Par Nidzara Ahmetasevic

Les visiteurs de passage à Sarajevo sont accueillis par une vision inusitée : un petit village de tentes est installé sous les restes squelettiques de l’édifice du gouvernement d’avant-guerre et à quelques mètres des bureaux des autorités actuelles.

Ces tentes sont les résidences temporaires d’une trentaine de paysans venus de toute la Bosnie pour exiger une action gouvernementale dans le but de protéger les produits des fermes locales et de limiter la marée de produits importés à bas prix.

Hajrudin Babajic, éleveur et producteur de fruits, vit dans le village improvisé depuis le premier jour, il y a plus de deux mois maintenant. « Toute sorte de chose sont importées », déplore-t-il, « dont l’équivalent d’environ 4,7 milliards de marks convertibles (2,3 milliards d’euros) seulement en produits agricoles au cours des sept derniers mois ».

La colère des paysans monte depuis quelque temps. Ces deux dernières années, la vue de fermiers bloquant des routes, menant des troupeaux à des manifestations ou menaçant de brûler des camions transportant des produits agricoles importés est devenue chose courante.

De catastrophiques accords de libre-échange

Pareil mécontentement date de la signature, en 2001, d’un accord de libre-échange avec la Croatie, la Serbie et le Monténégro voisins. Cela a même uni les fermiers des deux entités d’une Bosnie-Herzégovine toujours divisée. En effet, les agriculteurs et les autres travailleurs agricoles de la Fédération ont reçu l’appui de ceux de l’autre entité bosniaque, la Republika Srpska.

Tous souhaitent une meilleure protection de la production locale avec la création d’un ministère de l’Agriculture et par la modification de certains termes des accords de libre-échange.

« Nous soutenons les demandes des paysans », a déclaré le chef du syndicat des agriculteurs, Mehmed Avdagic. « Notre objectif est maintenant de les formuler officiellement et d’y apporter des réponses concrètes. »

Une technologie peu développée et l’échec de la mise sur pied d’une politique nationale agricole ont mené les fermiers bosniaques à cette situation difficile.

Il n’existe aucune coordination nationale, puisque les Accords de Paix de Dayton de 1995, qui mirent fin à la guerre en Bosnie, laissèrent l’agriculture sous la juridiction des deux entités politiques.

La décision de la Bosnie, en 2001, de signer la première d’une série d’ententes de libre-échange avec ses voisins a aggravé les choses. Cette décision libéralisait le régime des importations sur 90 % au moins des biens de consommation.

Ces accords ont aidé les exportateurs commerciaux de Bosnie en difficulté mais ont frappé durement les agriculteurs, car les produits alimentaires importés étaient souvent moins chers que les produits locaux.

En l’absence d’un ministère de l’Agriculture, les doléances des paysans ont abouti entre les mains du ministère du Commerce international et des Relations économiques. Le ministre-adjoint Nenad Pandurevic a convenu que les plaintes des fermiers étaient légitimes. Il a admis que plusieurs problèmes étaient des conséquences des accords de libre-échange.

Il explique que la Bosnie avait signé des ententes avec la Serbie et Monténégro (SCG) et la Croatie, croyant que les producteurs locaux auraient le temps de s’adapter au nouveau régime s’il était implanté graduellement.

« La première entente, entrée en vigueur le 1er janvier 2002, imposait un tarif de 0 % sur les exportations bosniaques vers la Croatie, alors que nous conservions le droit d’abolir progressivement les droits de douanes sur les biens croates jusqu’au 1er janvier 2004 », a-t-il rappelé. « C’était la même chose avec la SCG. Les deux pays se sont entendus après avoir pris en considération la position de faiblesse de la Bosnie-Herzégovine. Nous avons pensé que deux ou trois ans seraient suffisants pour se préparer au jour où les droits de douanes de part et d’autre tomberaient à 0 %. »

Ces espoirs se sont révélés vains. En 2005, les importations ont explosé, et le Bureau de la Statistique Fédérale estime à 13 % de celles-ci la part des produits alimentaires, principalement en provenance de Croatie.

« L’agriculture de la Bosnie-Herzégovine est technologiquement loin derrière celle de ces pays », constate Pandurevic. « L’autre problème est que la Croatie et la SCG accordent à leur secteur agricole de plus généreuses subventions que nous. La Croatie consacre 500 millions d’euros à l’agriculture, tandis que la Bosnie n’y investit que 50 millions de marks convertibles (25 millions d’euros). »

Hajrudin Bajic, l’un des paysans du village de tentes, soutient que les produits alimentaires importés à rabais sont de piètre qualité. Il a peut-être raison. Plus tôt cette année, l’Association des Consommateurs de la Fédération a averti le public que, parmi des poulets congelés en provenance des Pays-Bas, beaucoup avaient largement dépassé la date d’expiration.

Difficile survie des agriculteurs

« Nous travaillons la terre pour rien », se lamente Hajrudin Bajic. « Cette année, j’ai eu 70 agneaux, mais je n’en ai vendu aucun parce que les prix étaient trop bas. Si je ne les vends pas avant la fin de l’année, je vais devoir abattre ces animaux ».

Un fermier nommé Mohamed, de Kalesija, non loin de Tuzla, raconte une histoire similaire. Il possède un troupeau de 1500 têtes, mais après 24 ans d’élevage, il affirme n’être plus sûr de pouvoir survivre. « Jusqu’à 2003, je me suis arrangé pour subsister, mais cette année et l’année dernière, je n’ai presque rien vendu - et ce que j’ai vendu l’a été à un prix dérisoire », explique-t-il.

Mehmed Avdagic, du syndicat des agriculteurs, blâme les autorités qui négligent de stimuler la production. « Pendant ce temps-là, les industries de transformation des produits alimentaires et de l’emballage n’achètent pas nos produits », a-t-il déploré. « Comment forcer l’industrie de transformation à acheter des produits locaux, lorsqu’il coûte moins cher de les importer ? »

Le gouvernement a déjà réagi en annonçant qu’il allait limiter, dans la limite du possible, le libre-échange cette année dans certains domaines sensibles, comme le lait et la viande.

« Nous en concluons que nous devrions nous concentrer sur la possibilité de protéger la production et la transformation de ces produits », a expliqué Pandurevic. L’an dernier, les importations de lait de Croatie on connu une hausse spectaculaire de 70 %.

Limiter ces augmentations par la réintroduction de tarifs douaniers sur les produits laitiers ne constitue pas une option aisée, car elle est susceptible d’entraîner des mesures de représailles. « Si nous abolissons le libre-échange pour eux, ils nous feront la même chose », explique Pandurevic.

Un autre problème est le manque d’unité chez les paysans eux-mêmes. Bien qu’ils semblent tous poursuivre le même objectif, les divers syndicats sont souvent à couteaux tirés.

« Beaucoup d’associations de fermiers ne se supportent pas les unes les autres », constate le chef syndical Mehmed Avdagic. « L’Association des Agriculteurs de Bosnie-Herzégovine essaie depuis des années de rassembler toutes ces associations, parce que notre division nous affaiblit et nous avons besoin d’une alliance ».

Mehmed Avdagic explique cela par l’habitude de chacun « de ne voir que ses propres intérêts ». Il identifie également un autre problème, qui est celui de la pénétration du marché local par des producteurs des pays de l’Union Européenne.

Selon Avdagic, la Slovénie voisine, aujourd’hui membre de l’UE, gagne des points sur le marché agricole en ouvrant des infrastructures en Bosnie pour ensuite importer des produits non transformés d’autres pays. En théorie, la Bosnie pourrait elle aussi exporter davantage ses produits vers l’UE, mais pour le moment, ajoute Avdagic, « exporter est une chose dont nous pouvons seulement rêver ».

En plus de menacer de réintroduire des tarifs douaniers sur quelques produits, le gouvernement a établi une « Stratégie pour combattre la Pauvreté », qui propose de remédier à certains problèmes des fermiers en élaborant une politique agricole à long terme. Mais il n’existe jusqu’ici aucun signe d’action sérieuse de ce côté et, de toute manière, il n’y a aucune institution étatique existante capable de mettre une telle politique en pratique.

« Nous avons besoin de nouvelles institutions », dit Pandurevic. « Par exemple, nous avons légalement une agence de la sécurité des aliments, mais elle n’existe que sur papier... On peut dire la même chose d’autres institutions. Plusieurs n’existent tout simplement pas ou sinon opèrent n’importe comment... »

Le pays ne peut ignorer le malaise qui traverse ce secteur clé de l’économie. L’agriculture emploie presque le tiers de la population adulte de la Bosnie et les progrès futurs de ce secteur constituent l’une des conditions établies par Bruxelles pour éventuellement poser une candidature à l’UE.

Les résultats négatifs des ententes de libre-échange avec la Croatie et la Serbie sont des indications des difficultés que la Bosnie va rencontrer sur son chemin. Pandurevic croit que Bruxelles voit ces ententes « comme un exercice destiné à évaluer comment le pays se comporterait dans le marché européen. À en juger par les résultats obtenus, ce ne sera pas facile ».

Pendant ce temps, les fermiers bosniaques demeurent impuissants et se contentent de bloquer des routes et manifester. À quelques occasions, ils ont donné de la nourriture aux plus démunis.

Ranko Bakic, chef de l’Association des Fermiers, est en colère parce qu’après deux mois de protestations les autorités continuent de les ignorer complètement. « Les gens élus pour défendre nos intérêts sont parfaitement indifférents », a-t-il martelé. « Ils passent devant nous en voitures de luxe pour aller travailler et entrent dans l’édifice sans nous voir ».

Soutien de Paddy Ashdown

Les gens ordinaires, a-t-il poursuivi, manifestent beaucoup plus d’appui. « Ils nous saluent de leur voiture et klaxonnent. Plusieurs viennent chaque jour à notre kiosque d’information dans le village de tente pour signer nos pétitions. » Contrairement aux politiciens locaux, le Chef de la Délégation de la Commission Européenne en Bosnie Michael Humphreys et le Haut représentant international Paddy Ashdown ont visité le village.

« J’appuie votre lutte », a déclaré Paddy Ashdown. « Ce pays est plein de potentiel, en particulier en ce qui a trait à la production de nourriture biologique, qui est en forte demande en Europe ». Mais les deux responsables internationaux n’ont eu rien d’autres à offrir que de bons mots.

Sans changements réels en perspective, les fermiers risquent de continuer leur veille tout cet hiver. Avdo Alagic, 23 ans, est l’un des plus jeunes habitants du village. « Quand j’ai fini l’école, mes parents m’ont dit que l’avenir était dans l’agriculture », a-t-il relaté. « Si les conditions étaient meilleures, cela serait vrai, mais ça devient de plus en plus dur chaque année ».

« Dix ans après la guerre, les gens au pouvoir n’ont rien fait pour les producteurs agricoles, ni pour les jeunes en général. Nous travaillons pour des prunes. »

 

Bosnie : trois histoires en concurrence pour un pays divisé
Traduit par Ivana Telebak et Jean-Arnault Dérens

Publié dans la presse : 2 septembre 2005

Les écoliers de Bosnie-Herzégovine étudient toujours trois versions différentes de l’histoire, selon la nationalité à laquelle ils appartiennent. L’hebdomadaire Dani passe au crible les manuels d’histoire de huitième année élémentaire. L’historien Dubravko Lovrenovic plaide cependant pour une histoire enfin débarrassée des mythes, qui cesserait d’être une arme de guerre pour devenir un outil commun.

Par Amer Obradovic

On dit qu’écrire l’histoire est le travail du diable. Il s’agit d’une science dont on affirme souvent qu’elle est écrite par les vainqueurs, qu’elle est assujettie à des mythes, à la déformation des faits, et qu’elle sert à réveiller les passions nationales. Comment donc appeler alors les « héros » qui osent écrire un manuel d’histoire dans un pays où il n’y a pas de vainqueurs, où l’éducation publique est divisée entre les deux entités et le District de Brcko, ainsi qu’entre les dix cantons à l’intérieur de la Fédération, sachant que le même problème est présenté de manière différente dans chacun de ces dix cantons ?

En Bosnie-Herzégovine, il y a des écoles où les enfants du même âge, mais dans des salles différentes (le plus souvent dans des bâtiments séparés), étudient selon des programmes diamétralement opposés. Pourtant, il y a quelques années, la communauté internationale a pris son gros stylo pour effacer les mots qui auraient pu être offensants, comme agression, guerre de pillage, vandalisme, tchétnik, oustachi, balija [1]...

Les principales différences se situent toujours parmi ce que l’on appelle les « matières nationales », en premier lieu l’histoire - que l’on désigne d’ailleurs de trois termes différents : istorija, pour les Serbes, historija pour les Bosniaques, et povijest pour les Croates. Voici, par exemple, ce qui est proposé aux enfants de huitième année (neuvième en Republika Srpska), dans les écoles de Dobrinja IV, Dobrinja III et de Kiseljak [2].

Gavrilo Princip, héros ou terroriste ?

Dès les premières leçons à Dobrinja IV (dans un faubourg de Sarajevo situé en Republika Srpska, NdT), les enseignants qui suivent le manuel de 9ème de Ranko Pejic expliquent ainsi les débuts de la Première guerre mondiale à leurs élèves : « Un membre de l’organisation Jeune Bosnie, le lycéen Gavrilo Princip, tua François Ferdinand d’un coup de pistolet. La seconde balle, destinée au général Oskar Pocorek, atteignit l’épouse de l’archiduc, Sophie. L’Autriche-Hongrie accusa la Serbie de cet attentat, bien qu’aucune preuve n’établisse que le gouvernement serbe était au courant de l’attentat ».

À une centaine de mètres de distance, de l’autre côté de la ligne qui sépare les entités, à Dobrinja III, les élèves suivent un autre programme, et étudient d’après le manuel de Muhamed Ganibegovic, édité par la maison Svjetlost de Sarajevo. L’attentat est présenté ainsi : « L’Autriche-Hongrie utilisa cet acte terroriste comme prétexte pour demander des comptes à la Serbie ». Les collègues de Ganibegovic, Zijad Sehic et Zvjezdana Marcic-Matosovic, auteurs d’un autre manuel, publié par les éditions Sarajevo Publishing, écrivent : « L’attentat fut commis par Gavrilo Princip avec l’aide d’autres membres de Jeune Bosnie, soutenus dans leurs activités révolutionnaires nationales par la Serbie ».

Les historiens croates Hrvoje Matkovic, Bozo Goluza et Ivica Sarac, auteurs d’un autre manuel de 8ème, illustré en couverture d’une photographie du pont Franjo-Tudjman de Capljina, ont habilement évité le rôle historique de Gavrilo Princip, en évoquant succinctement l’attentat.

Cependant, dans le chapitre suivant, ce trio est beaucoup plus prolixe « sur les effusions de sang Place du Ban Jelacic à Zagreb, sur le rassemblement politique des Croates, sur la politique croate dans la lutte contre le centralisme et l’hégémonie de la grande Serbie ». Ils citent les paroles de Stjepan Radic : « nous voulons la république croate des paysans, et si les Serbes veulent la monarchie, que leur roi soit béni, et qu’ils la fassent ».

Alexandre Karadjordjevic, « première victime du fascisme » ?

Par ailleurs, les élèves de l’historien Pejic, étudient de manière très détaillée l’attentat contre le roi Alexandre Karadjordjevic à Marseille, en 1934, organisé par les organisations croates et macédoniennes en exil.« Les organisateurs de l’attentat sont le chef des oustachis, Ante Pavelic, et quelques politiciens de Hongrie, d’Allemagne et d’Italie, à qui déplaisaient la politique pacifiste du roi et l’amitié entre la Yougoslavie et la France. L’assassinat de notre roi est la preuve d’une politique de plus en plus agressive des forces fascistes en Europe. Le roi Alexandre fut la première victime du fascisme ».

Le trio croate soutient pour sa part que le roi a été assassiné « par l’émigration oustachie », et n’a pas un mot de plus sur l’attentat, tandis qu’un autre meurtre politique, celui du député croate Stjepan Radic en 1928, en plein Parlement, suscite de longs développements. Les auteurs précisent même que « 250 couronnes » ont été portées lors de l’enterrement.

Par contre, les enfants n’ont aucune chance de rien apprendre, ni dans le livre de Ganibegovic ni dans celui de Sehic et Marcic-Matosovic, sur la mort peu claire de Mehmed Spaho, longtemps le dirigeant de l’Organisation des musulmans yougoslaves (JMO), en 1939 à Belgrade - il s’agit probablement pour les auteurs de ne faire aucune ombre au premier Président de la Bosnie indépendante, Alija Izetbegovic.

À propos de l’accord Cvetkovic-Macek de 1939, Ganibegovic écrit : « Cet accord et le règlement de la question croate ont été effectués au détriment de la Bosnie-Herzégovine, tout particulièrement des musulmans bosniaques ». Au contraire, les écoliers de Kiseljak, qui étudient d’après le manuel « croate » n’entendront jamais un mot de critique contre cet accord. Le manuel reconnaît qu’il y eut des oppositions chez certains Serbes, musulmans et Croates, mais il constate « que la banovine de Croatie surgit sur les territoires où vivaient le peuple croate en Yougoslavie ». Le manuel de Pejic, en RS, explique aux élèves que « l’accord Cvetkovic-Macek créa de fait l’État de Croatie ».

Tous les auteurs abordent d’un point de vue national les thèmes incontournables que sont Josip Broz Tito, Ante Pavelic, Draza Mihajlovic et la Seconde Guerre Mondiale : les criminels, ce sont les autres, nous sommes les victimes. Tout pourrait se résumer par le slogan : « À eux les leurs, à nous les nôtres ! »

La Seconde Guerre Mondiale

Sur la Seconde Guerre Mondiale, tous les discours sont incompatibles. La formation de l’État indépendant de Croatie (NDH) est un des thèmes les plus délicats pour les auteurs locaux. Pejic présente ainsi aux écoliers le fameux bon accueil croate aux troupes allemandes à Zagreb : « Les unités allemandes entrèrent à Zagreb le 10 avril 1941. Les citoyens de la ville les accueillirent avec des fleurs et des cadeaux... Pour le pacifique peuple serbe, cela marqua le début des souffrances, des massacres et du génocide ». Dans le livre de Zijad Sehic et Zvjezdana Marcic-Matosovic, l’action de Pavelic est ainsi jugée : « Les Croates, en plus des Serbes, se trouvèrent aussi soumis à la terreur des oustachis. Les Musulmans étaient désignés comme des traîtres du peuple croate ». À propos des tchétniks, le livre note : « Sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine et du Sandjak de Novi Pazar, les tchétniks essayèrent de réaliser un de leurs objectifs pour la formation d’une Serbie homogène, avec le nettoyage total de la population musulmane du Sandjak, ainsi que des Musulmans et des Croates de Bosnie »...

Les enfants de Kiseljak, de Busovaca ou de Medjugorje apprennent que « le pouvoir des oustachis pourchassait tous ses adversaires politiques, y compris les membres du Parti paysan croate, et ceux qui refusaient de collaborer avec eux ». Le manuel croate explique que dans l’État indépendant croate, « la culture était libérée des pressions de l’État yougoslave ». À propos des victimes des oustachis, « on calcule que 48 000 Serbes et quelques milliers de juifs furent tués dans le camp de concentration de Jasenovac. Des Roms, des Croates et d’autres furent aussi tués » ! Dans le livre de Pejic, au contraire, on affirme : « Les oustachis se montrèrent nationalistes, chauvins et même racistes. Ils affirmaient que sur le territoire du NDH ne pouvaient vivre que les Croates et les Musulmans (Bosniaques), qui représentaient la fleur de la nation croate, l’âme de la Bosnie-Herzégovine et le cœur de la Croatie ». Le nombre de victimes avancé est bien plus important que dans les deux autres livres : « Rien qu’à Jasenovac, ont été tués 700 000 Serbes, Juifs, Roms et antifascistes »...

Pejic parle ainsi du chef des tchétniks, Draza Mihajlovic : « avec un groupe d’officiers, il prit le maquis à Ravna Gora pour commencer la lutte contre l’occupant (...). Draza croyait que la lutte devait commencer quand le fascisme aurait commencé à lâcher des fronts principaux ». Ganibegovic constate au contraire : « beaucoup de villages disparurent sous les coups des forces tchétniks. Ce génocide contre la population innocente, encore jamais vu, fit plus de 100 000 victimes ». Le manuel croate n’oublie pas les crimes des tchétniks. « En semant la terreur parmi les Croates et les Musulmans, ils avaient l’intention de créer des territoires serbes exclusifs et de renforcer le pouvoir de la grande Serbie dans une Yougoslavie rénovée ». Matkovic, Goluza et Sarac consacrent également une attention particulière aux « crimes des partisans dans les zones où étaient recrutés les soldats du NDH, et où les partisans pratiquèrent terreur, massacres et pillages ».

Les non-dits de l’histoire récente

Il n’en va pas différemment pour l’histoire récente. Dans le chapitre « La guerre en Bosnie-Herzégovine et la formation de la RS », Pejic affirme que « le SDA et le HDZ se sont unis dans le démantèlement de la Yougoslavie ». À propos de la séparation de la Bosnie, il écrit : « au début 1992, les dirigeants musulmans (bosniaques) et les dirigeants croates, sans consensus ni participation du peuple serbe, tinrent un référendum dans lequel une majorité relative des électeurs croates et musulmans se prononça pour la séparation de la Bosnie-Herzégovine de la Yougoslavie et la création d’un État indépendant. À la surprise du peuple serbe, la reconnaissance internationale arriva dès le 12 avril 1992 ». Pas un mot sur Srebrenica, Sarajevo, le camp de Trnopolje...

Côté ouest, on réhausse la stature de Franjo Tudjman, présenté comme une personne qui fut à la base d’une forte résistance aux attaques toujours plus violentes du chauvinisme serbe cherchant à s’accaparer des territoires croates", et l’on justifie la création de l’Herceg Bosna. « Dans les actes de fondation de la Communauté croate d’Herceg Bosna (HZ HB) et du Conseil croate de défense (HVO), il n’y avait pas de tendances séparatistes ». Pas un mot sur Dretelj, Vranica, le Vieux Pont de Mostar...

Le manuel de Ganibegovic, comme celui de Sehic et Marcic-Matosovic, se conclut le 22 mai 1992, quand la République de Bosnie-Herzégovine fut admise au sein de l’ONU. Pas un mot non plus sur Srebrenica, Dretelj, Kazani...

Dans notre pays, probablement, l’histoire est une science a