Presse Monténégro

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Monténégro : le coup d’État permanent 

Traduit par Persa Aligrudic Publié dans la presse : 11 mai 2007

Crimes impunis, menaces contre les défenseurs des droits de la personne, police aux ordres du pouvoir : telle est la réalité du Monténégro actuel, où les oligarques russes et leurs associés locaux jouissent de privilèges exorbitants. Le littoral est saccagé par les constructions sauvages, le système judiciaire est bafoué, mais les citoyens et les intellectuels se taisent, comme en 1991, quand le Monténégro faisait « la guerre pour la paix » à Dubrovnik. Milka Tadic dresse le triste portrait du Monténégro au terme d’un an d’indépendance.

Par Milka Tadic-Mijovic

Il ne reste plus que la force nue, la criminalité et la peur. Les représentants du pouvoir et du crime organisé ont anéanti l’ordre public, détruit les institutions et réalisé un coup d’État qui, comme aurait pu le dire Svetozar Vukmanovic Tempo [révolutionnaire, héros national de la Seconde Guerre mondiale, NdT], continue de s’écouler comme une rivière.

N’aurait-on donc pas arrêté les meurtriers de Srdjan Vojicic [chauffeur de l’écrivain Jevrem Brkovic, victime d’une fusillade en octobre 2006, NdT] s’il y avait eu des institutions compétentes, si la situation d’un chaos organisé n’avait pas été créée ? Depuis la nuit de son assassinat, le doute subsistait qu’un puissant groupe organisé avait des motifs d’entrer en action. Les médias ont publié les détails du crime, il y a eu de nombreux indices rendus publics, mais l’enquête de la police n’a pas abouti.

Un jeu étrange se pousuit encore avec Aleksandar Zekovic, menacé de mort. Plusieurs personnes ont reconnu la voix qu’il a enregistrée et qui le menaçait de mort. D’après de nombreux témoignages, elle appartiendrait à un homme de la police. Or, le chef de la police n’a pas reconnu cette voix. Ce sont des amateurs inoffensifs, explique Veselin Veljovic. Il en ressort que ce serait un déshonneur pour la police monténégrine de s’occuper de simples « amateurs », de sorte que l’identité de la personne qui menace de mort un militant des droits de la personne est toujours tenue secrête. De toute façon, les professionnels auront tôt fait d’accomplir leur besogne, comme dans les cas de Scekic et de Jovanovic.

Une police aux ordres du pouvoir

Il n’y a pas non plus la moindre avancée dans l’affaire du « vol de l’aigle » - l’apparition et la répression d’une mystérieuse guérilla albanaise en septembre 2006. La police a dépassé les limites de ses compétences, à la suite de quoi l’Etat a été interpellé par Amnesty International et de nombreuses organisations pour la défense des droits de la personne. Les personnes arrêtées et soupçonnées de terrorisme ont été battues et maltraitées dans les sous-sols obscurs des institutions publiques. D’après les témoignages, elles ont été humiliées en raison de leur appartenance nationale.

Si les institutions fonctionnaient, Veselin Veljovic aurait dû depuis longtemps répondre des actes commis par ses hommes. S’il avait compris l’importance des menaces proférées à l’encontre d’Aleksandar Zekovic, membre du Conseil pour le contrôle civil de la police, après qu’il ait témoigné des mauvais traitements infligés aux prévenus, Veljovic parlerait autrement. Si un membre du Conseil ne peut pas faire librement son travail, le message s’adresse aussi à Veljovic : il n’est pas au service de l’État mais aux mains de maîtres qui se servent des institutions publiques et de leurs employés comme d’une main d’œuvre à leur service.

Le saccage du littoral

Si les tribunaux faisaient leur travail correctement, une bâtisse plus haute que Avala aurait-elle pu être édifiée devant les yeux des habitants de Budva ? Elle obstrue le ciel, elle tue la ville. De plus, le propriétaire de l’hôtel, le fameux groupe Beppler & Jacobson, a changé la configuration du mont de Gospostina en y « plantant » une dizaine de bungalows. La vulgarité de la nouvelle classe riche a ainsi transformé Gospostina en un enfer de béton et de grisaille.

Les puissants constructeurs se sont aussi attaqués aux remparts de la Vieille Ville de Budva qui, depuis des milliers d’années, ont résisté aux conquérants et aux tempêtes. Nos pères avaient engagé des centaines d’experts après le tremblement de terre de 1979 afin de restaurer la Vieille Ville pour que chaque pierre retrouve sa place. Ils ont réussi. Pour qui ? Aucune catastrophe, aucun conquérant ne peut commettre autant de dommages qu’un ordre basé sur l’usurpation. Où est donc l’Institut pour la protection des monuments de la culture, qui devrait s’élever contre ces constructions, où sont nos éminentes personnalités de la culture, nos intellectuels, nos écrivains ? Actuellement, il n’y a plus, dans le monde entier, que les talibans d’Afghanistan pour se comporter ainsi envers le patrimoine.

Le Monténégro au service des USA...

La même force de destruction se retrouve aussi derrière l’article 98 signé en secret, et par lequel le Monténégro s’engage à ne pas extrader les citoyens américains devant la Cour pénale internationale. Quel courage que d’apposer sa signature sur un document reçu des USA, sans consultation avec le gouvernement et le Parlement ! Ce sont les putschistes du gouvernement de Milan Rocen [ministre des Affaires étrangères, NdT] qui foulent les institutions.

En acceptant l’article 98, le Monténégro s’est rangé du côté de Bush, qui détruit l’ordre juridique international par son rejet de la Cour pénale internationale. Le Monténégro est entré en conflit aussi avec l’Union européenne, qui mène un combat difficile avec Bush précisément au sujet de la CPI. Ainsi, Podgorica garantit plus de droits aux soldats américains qu’à ses propres citoyens. Les Américains ne seront pas déférés devant la Cour pénale internationale s’ils commettent des crimes de guerre, alors que les citoyens monténégrins le seront.

...et des oligarques russes

Tous les hommes sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres, comme dans les colonies du XIXe siècle. Pas seulement les soldats. L’oligarque russe Oleg Derispaska paie l’électricité à un prix « de faveur » pour le Combinat d’aluminium de Podgorica (KAP) alors que celui-ci est le plus gros consommateur du Monténégro. Ne nous mentons pas à nous-mêmes, les aventuriers locaux se sont enrichis avec la privatisation du KAP, ils se sont dissimulés derrière Deripaska et, avec cet argent, ils construisent maintenant des buildings à travers le Monténégro. Ils veulent désormais changer la géographie, après avoir réécrit l’histoire en 1991-1992.

La terreur est possible là où il n’y a pas une opinion publique prête à réagir, à sanctionner ou à récompenser le pouvoir. En 1991, ce sont les professeurs et les étudiants qui se sont levés massivement, obéissant fidèlement à l’Etat lorsqu’il leur a ordonné d’aller incendier Dubrovnik. Maintenant, ils observent ou ils participent. C’est ce que Veselin Vukotic leur a enseigné : s’affilier à un clan et toujours jouer pour l’équipe gagnante.

Des possibilités infinies ne font que s’ouvrir. L’Université Donja Gorica de Milo Djukanovic va bientôt ouvrir ses portes. Des forces nouvelles seront recrutées. Il faut rassurer la jeunesse : créons une armée pour maintenir le système d’un coup d’État permanent.

 

 

Le Monténégro indépendant n’est pas près d’avoir sa Constitution 

Traduit par Jacqueline Dérens Publié dans la presse : 14 décembre 2006

Après la proclamation de l’indépendance en mai 2006, le Parlement de Podgorica travaille depuis le mois de novembre sur le projet de nouvelle Constitution, mais le texte n’a aucune chance d’être adopté avant l’été 2007, en raison des divisions entre la majorité et l’opposition. Principaux points de discorde : l’hymne, le drapeau, le statut des différentes Églises orthodoxes, et le nom de la langue parlée au Monténégro.

Par Bojana Stanisic

L’opposition monténégrine a refusé de se joindre à la commission parlementaire de travail sur la Constitution, à cause d’un désaccord sur les règles de procédure de son adoption. Ces règles précisent que le Parlement actuel a besoin d’une majorité des deux tiers seulement pour adopter la nouvelle Constitution. L’opposition veut de nouvelles élections et l’adoption de la Constitution par les deux-tiers des élus du nouveau Parlement. Il y a peu de chances que les partis au pouvoir et ceux de l’opposition se mettent d’accord avant longtemps pour adopter les changements constitutionnels demandés par le Conseil de l’Europe, surtout qu’il existe aussi d’autres sujets de discorde. La langue, les symboles de l’État, la position des Églises et la possibilité d’organiser un nouveau référendum sur l’indépendance sont au nombre de ces désaccords.

La formation indépendandiste au pouvoir, le Parti démocratique des socialistes (DPS), et son allié, le Parti social-démocrate (SDP), veulent que la langue officielle s’appelle le monténégrin. Ils contestent que cette langue soit la même que le serbe. Ils veulent aussi conserver les symboles étatiques récemment adoptés et sont inflexibles sur le fait que la nouvelle Constitution ne permettra pas la tenue d’un nouveau référendum sur l’indépendance.

Leurs opposants de la Liste serbe, le groupe le plus important de l’opposition, veulent que la langue officielle s’appelle le serbe, qu’il y ait de nouveaux symboles de l’État, un hymne différent et que reste ouverte la possibilité d’une nouvelle union avec la Serbie. Pour la langue, ils font référence au dernier recensement : 62% des citoyens du Monténégro ont alors déclaré qu’ils parlaient serbe. Pour l’Église, ils affirment que, selon le droit canon, l’Église orthodoxe monténégrine n’est pas reconnue par les autres Églises orthodoxes et ne peut donc pas être placée à égalité avec l’Église orthodoxe serbe.

Parmi les députés de la Liste serbe, certains tiennent au concept d’un État « ethnique ». Ils veulent que toutes les nationalités, Monténégrins, Serbes, Bosniaques, Musulmans, Albanais et Croates soient représentés dans une seconde chambre au Parlement. Les autres veulent une définition « civile » de l’État, reposant sur le concept d’une égale citoyenneté pour tous.

Il est clair qu’avec ces différentes positions, le projet cconstitutionnel ne sera pas adopté avant un an, alors que l’adoption d’une nouvelle Constitution était la priorité après les résultats du référendum du 21 mai, qui a mis fin à 88 ans d’union avec la Serbie.

Aux élections législatives du 10 septembre, le DPS et le SDP, porteurs du projet d’indépendance, ont gagné 41 sièges sur les 80 que compte le Parlement, et l’opposition unioniste en a obtenu 23. Le Mouvement pour les changements (SzP), qui est en faveur de réformes radicales et n’avait pas de position nettement tranchée sur l’indépendance, a obtenu 11 sièges.

Aussitôt après les élections, une équipe d’experts du Conseil pour les questions constitutionnelles avait présenté son propre texte comme base de départ pour une nouvelle Constitution.

Cette version était proche du point de vue du gouvernement sur de nombreux sujets importants : la langue est le monténégrin, l’Église orthodoxe monténégrine a le même statut que l’Église orthodoxe serbe, et la possibilité d’avoir recours à un nouveau référendum sur le statut du pays est exclue. La Constitution sera adoptée avec deux tiers des voix du Parlement actuel. Ce n’est que si la Constitution n’était adoptée qu’à la majorité simple qu’un nouveau référendum serait nécessaire.

L’opposition, qui exige la tenue d’élections extraordinaires et la majorité des deux tiers du nouveau Parlement, a porté plainte contre les règles de la procédure auprès de la Cour constitutionnelle. À sa grande déception, la Cour a déclaré que le gouvernement avait le droit de définir une nouvelle procédure pour l’adoption de la Constitution.

La Constitution actuelle, en vigueur depuis 1992, définit le Monténégro comme un État civil, dont la langue officielle est le serbe et qui reconnaît plusieurs communautés religieuses : l’Église orthodoxe serbe, la communauté islamique, l’Église catholique romaine et d’autres.

Dobrilo Dedeic, un député de la Liste serbe, déclare que les forces unionistes continueraient à se battre pour le droit à l’organisation d’un nouveau référendum sur le statut de l’État. « La Liste serbe n’abandonnera jamais l’idée de la réunification du Monténégro avec la Serbie, que nous réaliserons par le biais d’un nouveau référendum sur le statut du Monténégro ».

Miodrag Vukovic, du DPS, affirme de son côté qu’aller vers un nouveau référendum sur l’indépendance du pays serait une initiative sans précédent. « Puisque le Monténégro est déjà indépendant, ce serait une absurdité ».

Les observateurs politiques prédisent que la bataille pour une nouvelle Constitution va creuser les écarts existants sur la scène politique. « C’est une question délicate, parce que les choses ne se sont pas vraiment calmées après le dernier référendum », reconnaît l’analyste Svetozar Jovicevic.

Le vote des députés du Mouvement pour les changements sera décisif pour toutes les questions importantes. S’ils votent avec le gouvernement, comme les partis des minorités ethniques, celui-ci sera assuré d’une majorité des deux tiers. Ce Mouvement a annoncé qu’il cherchait un compromis acceptable sur la question de la langue et à propos de la religion, voulant que la Constitution établisse la séparation de l’Église et de l’État.

De son côté, le gouvernement a déclaré qu’il n’avait pas l’intention d’empêcher l’usage du serbe. En appelant la langue le monténégrin, il sait que cela aura peu d’effet pratique : « la langue est définie comme étant du monténégrin, mais avec une remarque : tout le monde parle la même langue sur le territoire des quatre anciennes républiques yougoslaves », indique Srdjan Darmanovic, membre du Conseil pour les questions constitutionnelles. « Les trois autres républiques ont nommé la langue d’après le nom de l’État : la Serbie appelle sa langue le serbe, la Bosnie-Herzégovine, le bosnien, la Croatie, le croate ». Cependant, les forces unionistes n’ont pas l’intention de se laisser apaiser par cette formule. Ils veulent que la langue de leur État s’appelle le serbe et rien d’autre.

« Si ceux qui vont élaborer la Constitution veulent éviter les complications politiques et l’instabilité, le statut de la langue serbe ne doit pas être mis en question. Si la langue parlée par les deux tiers de la population changeait de nom, ce serait une grave violation des droits fondamentaux de la personne », estiment-elles.

Le Président du Monténégro, Filip Vujanovic, a déclaré que la controverse sur les Églises renforçait les arguments en faveur d’une totale séparation de l’Église et de l’État. « Le Monténégro doit être un État laïc, ce qui veut dire que l’État ne peut pas décider arbitrairement quelle église doit être reconnue par le droit canon ».

Toutes ces questions d’importance rendent improbable la présentation rapide d’un projet de Constitution. L’analyste Svetozar Jovicevic l’avoue avec réalisme : « Au train où vont les choses, je ne crois pas qu’il soit réaliste d’espérer une rédaction définitive avant la fin de l’année et l’adoption de la Constitution au printemps 2007 comme on l’avait annoncé. J’ai bien peur que dans ce contexte, personne ne puisse plus parler de date limite ».

 

 

Pobjeda

Le Monténégro figure toujours sur la carte de la prostitution forcée et de la traite 

Traduit par Persa Aligrudic Publié dans la presse : 13 novembre 2006

Près de 1000 personnes se livreraient à la prostitution au Monténégro. Alors que la petite république a été ébranlée par une terrible histoire de traite des êtres humains il y a trois ans, cette activité existe toujours. Et l’équipe spéciale de la police n’a enregistrée qu’un nombre dérisoire de plaintes contre les proxénètes et les trafiquants.

Par Marija Jovicevic

Il n’existe pas de données officielles concernant le nombre de personnes qui se livrent à la prostitution au Monténégro. On suppose que le chiffre s’élève à un millier et que la plus grande partie de cette activité se déroule dans les boîtes de nuit. La prostitution touche plusieurs couches sociales, de la prostitution de rue à celle de luxe. Les affaires sont menées par les maquereaux. Dans la rue, on trouve surtout des jeunes filles issues des classes pauvres, le plus souvent des étrangères et beaucoup d’entre elles sont atteintes de désordres psychiques légers ou lourds. Elles travaillent dans des endroits urbains ou périphériques bien connus. Le prix de leurs services va d’une cigarette à 20 euros.

Une interlocutrice nous explique que la prostitution « de luxe, de type fermé » est pratiquée par des étudiantes, des femmes mariées, des ménagères, des intellectuelles, des femmes ayant une bonne situation. La plupart reconnaissent qu’elles font ce travail pour l’argent, pour améliorer le niveau de vie familial. Bien entendu, les maris ou les petits amis ne le savent pas ! Les « meilleures », les plus attrayantes et les plus belles, qui peuvent avoir en une soirée trois ou quatre clients et se font payer 100 euros l’heure, peuvent s’offrir un appartement au bout d’un an. Actuellement, le nombre d’agences fournissant des « escortes d’affaires » a considérablement baissé. Les services sont dorénavant offerts sous le couvert de salons de massage ou de relaxation.

La police contrôle régulièrement ces activités. Ceux qui racolent, encouragent ou attirent les femmes à se livrer à la prostitution sont passibles d’une peine d’emprisonnement allant de trois mois à cinq ans. Si une mineure est contrainte, menacée ou trompée, la peine encourue est d’un à dix ans de prison. Les prostituées sont sanctionnées conformément à la Loi sur l’ordre public et la paix.

D’après les statistiques de l’Équipe spéciale pour la lutte contre le trafic des êtres humains, créée en 2004, on ne compte en deux ans et demi que neuf plaintes déposées pour traite des êtres humains et médiation dans la prostitution.

« Sur les neuf plaintes, cinq ont été déposées en 2004 contre dix hommes, dont sept du Monténégro et deux de Serbie, sous la présomption qu’ils avaient contraint à la prostitution cinq femmes dont deux mineures. Deux d’entre elles étaient Monténégrines, deux Serbes et une Albanaise », explique Veselin Saranovic, chef de l’Équipe spéciale.

« En 2005, quatre jeunes filles, dont une mineure, ont fait l’objet d’un trafic en provenance de Serbie. Cinq hommes les ont forcé à se prostituer, l’un était un récidiviste. Trois d’entre eux étaient du Monténégro et deux de Serbie. Aucun cas n’a été enregistré cette année », confirme Veselin Saranovic. Il souligne que ce sont en général des jeunes filles qui travaillaient dans des boites de nuit à Podgorica, Bar, Budva, Rozaje, officiellement pour y danser tard dans la nuit, et qui subissaient ensuite des abus sexuels sous la contrainte.

« Dans deux cas, des personnes de Serbie ont amené des jeunes filles, ils ont loué un appartement et pris leurs documents en les gardant sous clé. Comme les victimes du trafic sont des personnes traumatisées, leurs déclarations n’ont en général pas la validité de témoignages et il arrive souvent qu’elles changent leur déposition. Au début, elles sont logées dans les foyers des organisations non-gouvernemenales du Lobby féminin monténégrin, ou à la Maison sécurisée des femmes, avec lesquels la direction de la police entretient une collaboration correcte. Elles y reçoivent protection, examen médical et aide psychologique. Elles ne sont aucunement obligées de séjourner dans ces foyers, et lorsqu’elles parviennent à une période d’adaptation et de confiance, elles décident elles-mêmes si elles veulent témoigner dans les procédures judiciaires. Il arrive parfois qu’une procédure soit interrompue car la victime modifie sa déposition. On suppose qu’il s’agit généralement des conséquences d’un marché conclu entre un intermédiaire et la victime après son séjour dans le Foyer des femmes. On achète le silence contre une certaine somme d’argent », explique Veselin Saranovic.

Le plus grand nombre de victimes du trafic des êtres humains au niveau international provient de Moldavie, de Roumanie et des anciennes républiques de l’Union soviétique. « Aucune Monténégrine n’est victime du trafic en dehors des frontières de son pays, autant que l’on a pu le constater lors des réunions des groupes de travail, sur la base des informations du Centre régional de lutte contre le crime organisé SEKI, qui réunit environ dix pays de la région, et d’Interpol », souligne Veselin Saranovic. Il ajoute que les victimes qui se retrouvent au Monténégro proviennent habituellement de familles dont la situation sociale est précaire, ou bien de parents séparés ou d’enfants conçus en dehors du mariage.

Habituées à la douleur

Milica Vukomanovic, activiste de l’organisation non gouvernementale SAPAT explique que pour ces jeunes filles la prostitution est la manière la plus facile de gagner un peu d’argent.

« Elles ne vivent pas dans une bonne ambiance familiale, elles n’ont pas une bonne éducation et ne savent pas faire la différence entre le bien et le mal. Elles ne savent pas ce qu’est la moralité, ou bien c’est une catégorie si floue qu’elle la comprenne à leur convenance. Depuis leur enfance, elles sont soumises à la douleur et elles y sont habituées. La société doit œuvrer à la prévention, tandis que la juridiction doit renforcer les sanctions. Trente jours en prison suffisent à certaines pour se retaper, se reposer, se nourrir et se préparer à une nouvelle ’saison’. D’après nos informations, 85% de femmes se livrant à la prostitution ont subi des abus sexuels dans leur enfance. 90% des femmes prostituées ont subi des maltraitances physiques et 98% ont été malmenées sur le plan émotionnel. Elles quittent donc leur foyer pour échapper à la violence. Elles finissent dans la rue où elles sont ramassées par les proxénètes qui les obligent à se prostituer. Ces jeunes femmes s’adonnent à l’alcool pour oublier leur douleur face à de telles violences et d’abus. Beaucoup d’entre elles deviennent dépendantes de la drogue et de l’alcool, et l’on ne peut que supposer la fin fatale qui les attend », conclut Milica Vukomanovic.

 

 

Le Monténégro, l’OTAN et la Russie 

Traduit par Persa Aligrudic Publié dans la presse : 15 août 2006

Jurij Bickov, conseiller du ministère des Affaires étrangères de la Fédération russe, s’est étonné de l’intention du Monténégro d’adhérer à l’OTAN. La réponse lui est parvenue de façon inhabituelle : un panneau publicitaire installé près du Parlement de Podgorica conseille à la Russie de laisser les Monténégrins décider seuls de leur avenir et de leurs alliance. Le poids du « grand frère russe » sur l’économie monténégrine devient pourtant écrasant.

Par Veselko Koprivica

Près du bâtiment du Parlement monténégrin à Podgorica, un message peu commun apparaît sur un grand panneau, rédigé en russe, sur un ton diplomatique, à l’adresse du conseiller du ministère des Affaires étrangères de la Fédération russe, Jurij Bickov : « Honorable Jurij Jevgenevitch ! Nous vous prions d’avoir l’amabilité de nous laisser tranquilles dans notre maison. Nous écrirons nous-mêmes notre Constitution, de notre propre chef. Reposez-vous bien sur le littoral du Monténégro. Bon voyage ».

Notre petite mère la Russie ? Le panneau se trouve sur l’une des rues les plus passantes de la capitale du Monténégro. Il est apparu quelques jours après que le diplomate russe ait fait part de son étonnement, dans le journal Vijesti, de son étonnement du souhait du Monténégro de faire partie de l’OTAN.

« Faut-il rappeler que l’entrée dans l’alliance politico-militaire restreint la souveraineté de l’État ? C’est précisément pour cela que je suis surpris de l’intention du Monténégro d’entrer dans l’Alliance atlantique. Cela va limiter la souveraineté monténégrine, qui vient d’être obtenue si difficilement. Nombre de vos questions de principe de politique étrangère ne seront plus réglées à Podgorica, mais à Bruxelles et à Washington », écrivait Jurij Bickov.

Peut-être serait-il plus naturel pour le conseiller Bickov que le sort du Monténégro soit décidé à Moscou ? À dire vrai, la tradition va dans ce sens. Des siècles durant, les Monténégrins ont brûlé d’amour pour notre petite mère la Russie. Aujourd’hui encore beaucoup de gens sont exaltés sur ce thème, certains parmi les autorités monténégrines. Il semble que beaucoup de leçons du passé soient restées vaines : les promesses russes non tenues sur une grande aide au pauvre Monténégro au temps de la dynastie des Petrovic, le rigide modèle russe de socialisme, le traitement carcéral réserbé à la petite armée monténégrine, la récente fuite des hommes d’affaires russes qui ont quitté les Aciéries de Niksic...

De 2001 à 2004, Jurij Bickov fut consul général de la Russie à Podgorica. Il possède un master de sciences historiques et il a écrit un livre sur les rapports russo-monténégrins. Il est donc logique de penser qu’il connaît bien la situation actuelle au Monténégro, le passé du pays et la mentalité des Monténégrins. En tant que diplomate, il doit pourtant savoir qu’il est impardonnable de se mêler des affaires intérieures d’un autre pays. Jurij Bickov a négligé tout cela et s’est arbitrairement attribué non seulement le titre de conseiller pour les affaires militaires, mais aussi celui de rédacteur de la Constitution du Monténégro...

« Dans six mois vous aurez une nouvelle Constitution. Si vous deviez inclure dans cet acte juridique le plus important un article proclamant la neutralité du Monténégro, cela en ferait vraiment un acteur indépendant et influent de la politique mondiale.

L’OTAN est « le plus grand groupement politique et militaire du monde qui, ces dernières années, a montré son aptitude à agir en dehors des frontières de pays membres sans l’accord des Nations Unies et malgré l’avis de la majorité des membres de la communauté internationale », rappelle le diplomate russe. Et de conseiller paternellement au Monténégro de bien se garder de ce dragon universel dans sa nouvelle Constitution.

Le ministre monténégrin des Affaires étrangères, Miodrag Vlahovic, a déclaré à ce sujet : « L’intérêt du Monténégro est d’être au sein de l’OTAN »... Cependant, les anonymes qui ont payé le placard destiné à Bickov n’auraient-il pas un peu exagéré ?

Le Premier ministre monténégrin Milo Djukanovic s’est rangé du côté du diplomate russe : « Je pense que monsieur Bickov est un ami confirmé du Monténégro et je suis certain qu’il ne faut absolument pas que sa réflexion sur notre adhésion à l’OTAN soit comprise par l’opinion publique monténégrine comme le suggèrent certains médias, c’est-à dire comme une tentative de mise en tutelle du Monténégro par la Russie. Pas du tout ».

Les amis russes de Djukanovic Milo Djukanovic s’est en même temps vanté qu’à Moscou « nous avons des amis qui comprennent le Monténégro et respectent nos options ». On a pu se rendre compte de la manière dont les amis russes de Djukanovic respectaient les options du Monténégro lors de la visite du ministre de la Fédération russe pour les situations de crise, Sergej Sojgu, qui a rencontré le Premier ministre à Sveti Stefan. « Nos rapports ne seront pas meilleurs », a répondu Sergej Sojgu avec diplomatie, quand un journaliste lui demandait si, en cas d’adhésion du Monténégro à l’OTAN, les rapports monténégro-russes se détérioreraient.

Ces messages ministériels prennent leur véritable signification lorsqu’on les met dans le contexte de ce que la Russie, comme l’a annoncé Sergej Sojgu, a l’intention de réaliser au Monténégro. L’année dernière, une douzaine de compagnies russes sont venues au Monténégro, mais de nombreuses autres sont intéressées à prendre pied en territoire monténégrin. Elles s’occuperaient de livraison de dérivés pétroliers, de construction d’hôtels et d’affaires bancaires, explique le ministre russe. Sergej Sojgu annonce que la compagnie russe Lukoil rachètera peut-être aussi la firme Jugopetrol Kotor à la compagnie grecque Helenik petroleum.

Dans ce cas, les Russes possèderaient pratiquement toutes les sociétés importantes monténégrines ; de la sorte, ils pourraient contrôler quasiment tout le Monténégro de façon à orienter son avenir économique, voire politique. Les hommes d’affaires russes sont déjà propriétaires du Combinat d’aluminium de Podgorica et des Mines de bauxite de Niksic. Ils possédaient également les Aciéries de Niksic, mais ils ont brusquement et héroïquement pris la fuite de cette entreprise. Les Russes viennent également en première place du classement pour l’appel d’offres de privatisation de la centrale thermo-électrique et des mines de charbon de Pljevlja. Il est probable que personne n’a encore fait le bilan de tous les hôtels, maisons et autres biens qu’ils ont acquis sur le littoral monténégrin.

Sergej Sojgu annonce que cinq compagnies sont intéressées à l’achat et à la reconstruction de plusieurs hôtels monténégrins, tandis que Lukoil a l’intention de construire un terminal pétrolier dans le port de Bar. Il ne manque plus que des bases militaires sur la côte, dont on parle également beaucoup, pour que le Monténégro commence à ressembler à un protectorat russe. Il ne faut pas l’oublier : déjà Pierre le Grand rêvait pour la Russie d’un accès aux mers chaudes, parmi lesquelles il comptait aussi l’Adriatique.

Monténégro souverain Lorsqu’il y a deux ans un journaliste de Monitor a demandé à Jurij Bickov, alors consul de Russie à Podgorica combien étaient vraies les allégations des analystes et des médias, selon lesquels les tycoons russes achètent les Bouches de Kotor et le littoral monténégrin afin d’occuper le sud du Monténégro avant les Américains, et ainsi d’assurer à la Russie une position stratégique sur l’Adriatique et les portes de la mer Méditerranée, le consul général avait répondu : « Les questions sur les rapports ouest-est ou l’idée que les Russes achèteraient des lieux stratégiques pour devancer et nuire aux Américains sonnent comme si nous vivions encore au siècle passé ».

La déclaration de Jurij Bickov dans les médias monténégrins et les conseils qu’il prodigue sur les relations entre le Monténégro et l’OTAN ont pourtant la même connotation.

Sous le message du panneau adressé au conseiller Bickov, au lieu d’une signature, il est écrit : « Monténégro souverain, 21.05.2006 ». Nous apprenons officieusement qu’un panneau semblable sera dressé dans une rue de Podgorica, adressé au ministre Sojgu. Avec une invitation courtoise à laisser le Monténégro en paix ?

Les Libéraux contre l’OTAN La stratégie de sécurité nationale adoptée par le gouvernement du Monténégro stipule que l’adhésion à l’OTAN est une priorité. Le Parti socialiste populaire (SNP) pense par contre que cette question doit être décidée par référendum.

Le sondage d’opinion publique effectué par le CEDEM en juin dernier montre que 44,2% des citoyens seulement sont pour l’adhésion à l’OTAN, 27,3% sont contre, et 28,5% n’ont pas d’opinion. À l’inverse, l’adhésion à l’Union Européenne est soutenue par 81,5% des citoyens.

« L’adhésion à l’OTAN, qui sous-entend la défense collective, signifie une sécurité accrue, une contribution à la stabilité dans la région, une meilleure organisation des forces de sécurité. Cela sous-entend aussi notre participation à l’adoption d’importantes décisions stratégiques de sécurité, ainsi que la réduction des possibilités de conflit », a déclaré au journal Vijesti Dragan Djurovic, membre de la présidence du Parti démocratique des socialistes (DPS), en rappelant que l’objectif stratégique du Monténégro était l’adhésion au Partenariat pour la paix et à l’OTAN.

« Les structures de sécurité multilatérales permettront au Monténégro de protéger ses intérêts plus efficacement que s’il se reposait uniquement sur des mesures autonomes », explique Dragan Djurovic.

Pour le Parti citoyen (GP), l’adhésion à l’OTAN est le seul moyen d’assurer efficacement la sécurité à long terme, et le capital russe « ne doit pas causer une implication politique de ce pays dans les affaires intérieures du Monténégro et ne doit pas menacer son avenir euro-atlantique. » Ce parti considère que le Monténégro ne devrait pas accepter d’avoir des bases militaires étrangères sur son territoire étant donné que ses perspectives sont orientées vers le tourisme et l’écologie.

Le Mouvement pour les changements (PZP) pense que l’Armée monténégrine doit faire partie de l’OTAN, non pas immédiatement mais après un processus de modernisation et de formation des cadres, conformément aux programmes du Partenariat pour la paix de l’OTAN.

« Le Monténégro devrait être une société sans armée, avec une police frontalière professionnalisée. Il n’a pas d’importantes ressources militaires pour justifier son adhésion à l’OTAN, de sorte qu’il devra céder d’autres ressources. Ce seront des ressources naturelles ce qui, de l’avis des libéraux, n’est pas dans l’intérêt stratégique national », considère Ivan Janjusevic, membre de l’équipe pour la défense et la sécurité du Parti libéral (LP).

 

Bukovica : un nettoyage ethnique oublié au Monténégro 

De nos envoyés spéciaux Mise en ligne : jeudi 10 août 2006 

Le Monténégro indépendant revendique sa qualité d’État multiethnique. Pourtant, durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, la police monténégrine a mené une opération de nettoyage ethnique systématique de la petite région musulmane de Bukovica, près de Pljevlja. Treize ans plus tard, les victimes attendent toujours justice et réparation. Enquête sur le « trou noir » de la mémoire monténégrine.

Par Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin

La Bukovica est un petit paradis montagnard, un saillant monténégrin enkysté en territoire bosniaque. Cette micro région dépend de la commune de Pljevlja, dans le nord du pays, mais un véhicule tout terrain met trois à quatre heures pour rallier la Bukovica depuis le centre de la commune. Les villages sont reliés par des pistes et des chemins de terre, la seule route asphaltée de la région a été construite par l’armée yougoslave en 1993, pour ses propres besoins, mais son état est de plus en plus mauvais, faute d’entretien.

Durant des siècles, les habitants, majoritairement musulmans mais aussi orthodoxes, de la trentaine de villages que compte la Bukovica ont vécu en paix, se livrant essentiellement à l’agriculture. « La Bukovica est une terre bénie », précise Jakub Durgut, originaire de la région, « ici, tout pousse ». De grands troupeaux de moutons arpentaient la Bukovica, et les prairies étaient soigneusement entretenues par les habitants. Aujourd’hui, la majorité des villages de la région sont abandonnés et, faute de la présence et du travail des hommes, la nature reprend ses droits. Les prairies se transforment en taillis et des broussailles envahissent les pistes qui forment les seules routes de la région. Sur les versants qui montent vers la Bosnie, on trouve les traces du passage d’un ours, tandis qu’un aigle se prélasse sur le chemin. De présence humaine, point. Dans quelques dizaines d’années, si le mouvement de désertification ne s’arrête pas, la Bukovica sera peut-être devenue une jungle impénétrable.

À l’époque yougoslave, les habitants de la Bukovica se rendaient moins souvent à Pljevlja qu’à Cajnice, un gros bourg situé sur le versant bosniaque de la montagne, aujourd’hui en Republika Srpska. Le village de Kovacevici, centre de la Bukovica, est à 20 kilomètres de Foca, 25 de Gorazde, 10 de Cajnice, mais à plus de 70 kilomètres de Pljevlja. Jamais la frontière entre les deux républiques n’avait été perceptible avant que la guerre n’éclate en Bosnie, en avril 1992.

La Bukovica jouxte une région qui a été soumise à un intense nettoyage ethnique par les nationalistes serbes dès les premières semaines de la guerre. Les musulmans de Cajnice et Foca ont été massivement expulsés ou sommairement exécutés dès avril 1992, tandis que la ville de Gorazde, restée fidèle au gouvernement de Sarajevo, était soumise à un siège particulièrement rigoureux. Si les habitants orthodoxes de la Bukovica continuaient à se rendre à Cajnice ou à Foca pour leurs affaires, cette route est devenue impraticable pour les musulmans.

« Depuis la Seconde Guerre mondiale, la région de la Drina, en Bosnie-Herzégovine, en Serbie et au Monténégro, représente une véritable obsession pour les nationalistes serbes, qui veulent en chasser toute présence musulmane », souligne Jakub Durgut. « En 1992, Vojislav Seselj déclarait d’ailleurs qu’il fallait expulser tous les Boshniaques musulmans du Monténégro et de Serbie, dans une zone de trente kilomètres le long des frontières de la Bosnie. C’est exactement ce programme qui a été appliqué en Bukovica ».

La « neutralité » monténégrine

Le Monténégro est officiellement resté à l’écart de la guerre qui déchirait la Bosnie. La petite république avait décidé, par un référendum fort contesté, de rester associée à la Serbie, et les deux pays avaient formé, en avril 1992, une nouvelle République fédérale de Yougoslavie. Le Président de la République du Monténégro s’appelait Momir Bulatovic, tandis que le Premier ministre était un certain Milo Djukanovic... L’actuel Président Filip Vujanovic était alors ministre de la Justice.

Totalement alignés sur la politique de Slobodan Milosevic, les dirigeants monténégrins n’ont fait preuve d’aucune mansuétude pour les réfugiés bosniaques chassés par la guerre qui affluèrent au Monténégro. Bien au contraire, les autorités de Podgorica violèrent toutes les conventions internationales en arrêtant des centaines de ces réfugiés et en les livrant aux autorités de la Republika Srpska de Bosnie-Herzégovine. Ces réfugiés furent traqués à travers tout le Monténégro, tandis que des journaux comme Pobjeda nourrissaient la haine en affirmant que « des terroristes et des mujahidin » se cachaient au Monténégro. La plupart des réfugiés furent assassinés dès leur remise aux autorités serbes bosniaques. Certains sont toujours portés disparus [1].

Dans le nord du Monténégro, et tout particulièrement dans la commune de Pljevlja, la situation devient particulièrement explosive. La population de Pljevlja se compose majoritairement d’orthodoxes, Monténégrins ou plutôt Serbes, car cette commune n’a été réunie au Monténégro qu’en 1912 et ne possède guère d’identité monténégrine. Au contraire, Pljevlja a été un bastion tchétnik durant la Seconde Guerre mondiale, et cette mémoire a été conservée par les habitants, survivant à la période communiste. Le recensement de 1991 avait dénombré 6964 Musulmans sur une population totale de 39 593 âmes.

Dès le début de la guerre de Bosnie, Pljevlja s’impose comme le principal bastion monténégrin du Parti radical serbe (SRS) au Monténégro, ainsi que le siège de nombreuses unités paramilitaires. En visite à Pljevlja en mai 1992, Momir Bulatovic dénonce d’ailleurs formellement cette prolifération d’unités militaires incontrôlées. Miliciens, réservistes et soldats de l’Armée yougoslave multiplient les provocations, agressant les commerçants ou les consommateurs des cafés musulmans. Durant tout le printemps 1992, la ville de Pljevlja est secouée par des explosions incessantes : tous les commerces tenus par des musulmans sont détruits et dynamités.

Personne ne sait qui contrôle le poste-frontière de Metaljka, entre Monténégro et Bosnie, où paradent soldats et policiers serbes de Bosnie ainsi que combattants des unités paramilitaires de Bosnie et du Monténégro. Momir Bulatovic, Président du Monténégro, et le Président fédéral de la nouvelle République fédérale de Yougoslavie, Dobrica Cosic, se rendent à Pljevlja en juin 1992 pour essayer de rétablir l’autorité de l’État, condamnant la multiplication des milices. Les tensions atteignent cependant leur comble en août 1992 : les combattants tchétniks du « voïvode » local Milika Ceko Dacevic mettent la ville en état d’insurrection.

Nettoyage ethnique

Jamais la police monténégrine ni l’armée yougoslave n’avaient disposé de bases fixes dans la petite région de Bukovica, qui n’était pas une zone frontalière quand Bosnie et Monténégro faisaient partie de la Yougoslavie. C’était alors simplement un secteur montagneux reculé où la vie s’écoulait paisiblement. Les relations entre orthodoxes et musulmans, majoritaires, étaient bonnes, malgré les souvenirs des exactions de la Seconde Guerre mondiale.

En avril 1992, la police monténégrine établit une base à Kovacevici, le village qui sert de chef-lieu (mjesna zajednica) à la petite région. Policiers et soldats commencent à arpenter la région, officiellement dans le dessein de contrôler la nouvelle frontière, et de prévenir l’éventuel passage de combattants bosniaques par le territoire monténégrin. Les responsables serbes locaux prétendent qu’une centaine de jeunes musulmans de la région combattraient dans les Bérets Verts, les milices bosniaques, à Gorazde et à Sarajevo, « alors que leurs parents affirment qu’ils ont émigré en Allemagne ou en Turquie » [2]. C’est dans ce contexte que police et armée vont entamer des opérations systématiques de ratissage dans la région, officiellement dans le but de chercher des armes.

Voici quel fut le sort de la famille Tahirbegovic, du village de Rosulje. Le 4 mai 1992, une patrouille de la police monténégrine vient fouiller leur maison. Elle est conduite par Milan Sokovic, maintenant chef de la police routière de Pljevlja. Le grand-père nonagénaire est maltraité, les deux jeunes fils de la maison sont emmenés, interrogés et battus. À défaut d’armes, la police trouve les bijoux de la famille : près d’un kilo d’or est volé. « Nous avons été relâchés dans la nuit », explique Haris Tahirbegovic. « Mais le 17 juin, une autre patrouille revient. Le policier Bane Borovic, qui a maintenant le grade d’inspecteur, nous explique que nous devons quitter la maison avant le lendemain, sept heures. Je lui ai demandé pourquoi, en lui disant que le Monténégro n’était pas en guerre, il m’a répondu que c’était la guerre partout entre les Serbes et les musulmans, et que si nous ne partions pas, la guerre viendrait chez nous »... La famille doit fuir, abandonnant sa maison, tous ses biens et le bétail, soit plus de 50 moutons et 6 vaches.

Les Tahirbegovic s’installent à Pljevlja, où ils survivent dans des conditions extrêmement difficiles. Un an plus tard, le père de la famille est convoqué par la police, qui lui explique que, dans son intérêt, il ne doit jamais parler à quiconque des bijoux volés. En 1995, Haris parvient à rencontrer Filip Vujanovic, alors ministre de la Justice, et aujourd’hui Président de la République. Celui-ci lui promet que les responsables des exactions seront châtiés, ce qui provoque aussitôt une émeute dans la police de Pljevlja. Rien ne se produit. Bien au contraire, comme tous les policiers impliqués dans la tragédie de la Bukovica, tous les policiers qui ont volé, maltraité et expulsé les Tahirbegovic sont promus.

En 1993, les Tahirbegovic tentèrent également de revenir dans leur maison. La police les délogea aussitôt. Ils ne sont revenus « de force » qu’en 2005. Ils ont rénové la maison de bois et les étables. Un voisin orthodoxe, resté fidèle ami et qui avait essayé de les défendre contre la police, leur a offert une vache et quelques moutons. La vie a repris un cours presque normal, même si les Tahirbegovic sont à ce jour la seule famille musulmane expulsée de Bukovica qui ait pu revenir vivre dans la région.

« Belgrade n’y est pour rien. Toute la responsabilité des crimes commis et du nettoyage ethnique revient à Podgorica. La police monténégrine a conduit les opérations, l’armée ne faisait que l’accompagner », assure Haris Tahirbegovic, maintenant réfugié en Bosnie-Herzégovine, mais qui est revenu pour quelques jours voir ses parents.

Le sort de la famille Klapuh fut tout aussi difficile, même s’ils parvinrent à échapper à l’expulsion. La nuit du 31 décembre 1992, la famille s’apprêtait à réveillonner, quand la maison fut encerclée par la police, toujours à la recherche d’armes. Tous les habitants de la maisonnée durent sortir et restèrent alignés de longues heures dans la neige. Les hommes furent interrogés et battus, et toute la famille dut survivre durant un mois dans les bois voisins, malgré les rigueurs de l’hiver. Les Klapuh purent enfin revenir chez eux, mais restèrent soumis au harcèlement policier jusqu’à la fin des années 1990. La seule aide venait de voisins orthodoxes, les Radovic. La famille Klapuh, qui compte actuellement onze membres, vit essentiellement de l’élevage d’un troupeau de moutons. Les bêtes sont vendues à Pljevlja, mais la famille, comme toutes celles de Bukovica, vit en quasi-autarcie. Le potager, le verger et le poulailler répondent à presque tous les besoins.

Une chronique de la Bukovica durant les années de terreur devrait recenser non seulement les meurtres et les enlèvements, les maisons pillées, détruites ou incendiées, mais aussi toutes les fouilles, les perquisitions, les tabassages - perpétrés le plus souvent par des policiers monténégrins.

Même si une relative « accalmie » survint peu à peu, des violences sont toujours régulièrement rapportées : le 19 avril 1993, la mosquée du village de Plansko est détruite, le 25 mai de la même année, le minaret de celle du village de Roscici subit le même sort. Le cantonnier Dzafer Dzogo est sommairement abattu le 15 juin 1993. Une plaque a été posée sur le bord d’un chemin, à l’endroit même où il travaillait et où il a été assassiné.

Les listes précises établies par l’association des citoyens de la Bukovica permettent d’établir un bilan : 111 familles ont été expulsées, soit 322 personnes. On compte plus de 10 victimes directes abattues durant les opérations, tandis que d’autres habitants de la région sont toujours officiellement portés « disparus », comme les cinq membres de la famille Bungur du village de Krusevci, ou les Bungur du village de Ravni. Une véritable épidémie de suicide toucha aussi les habitants de la Bukovica réfugiés à Pljevlja.

Des victimes qui n’existent pas

Jakub Durgut, originaire du village de Cerjenci, chassé de Bukovica avec sa famille, vit aujourd’hui à Pljevlja, où il assume les fonctions de secrétaire de la communauté islamique locale. C’est un des grands militants de la mémoire de la région : depuis des années, il essaie de faire reconnaître l’ampleur du crime commis et d’obtenir justice et réparations pour les victimes.

Beaucoup de musulmans de Bukovica se sont enfuis vers la Bosnie-Herzégovine : certains ont rejoint à pied, en pleine guerre, la région de Gorazde, assiégée par les forces serbes. Cela indique bien la terreur à laquelle ils voulaient échapper. D’autres sont partis vers Pljevlja. Certains ont pu poursuivre leur voyage jusqu’en Turquie, où beaucoup de musulmans de la région se sont installés tout au long du XXe siècle. En Bosnie-Herzégovine, les ressortissants de la Bukovica ont obtenu le statut de réfugiés, dont ils jouissent toujours aujourd’hui. Par contre, pas de statut particulier au Monténégro où ils ne sont pas reconnus comme des personnes déplacées et ne bénéficient d’aucune aide particulière.

Les autorités du Monténégro continuent de nier qu’il se soit produit le moindre épisode de nettoyage ethnique sur le territoire de la république. Elles ont remarquablement bien réussi à étouffer l’affaire, sur laquelle des organisations de défense des droits de la personne, comme le Comité Helsinki du Sandjak ou le Fonds du droit humanitaire de Belgrade ont essayé, mais sans grand succès, d’attirer l’intérêt de l’opinion publique internationale. Le TPI de La Haye ne s’est pas jamais penché sur le dossier.

Cependant, les autorités monténégrines n’oublient pas tout à fait les musulmans de Bukovica, y compris ceux qui sont réfugiés en Bosnie-Herzégovine. Ils demeurent citoyens du Monténégro et sont régulièrement invités à participer aux élections. Lors du référendum du 21 mai dernier, toutes les voix favorables à l’indépendance du Monténégro étaient précieuses, et les musulmans de Bukovica sont revenus voter.

Haris Tahirbegovic est d’ailleurs lui-même le « délégué » du Parti démocratique des socialistes (DPS), la formation de Milo Djukanovic, parmi les réfugiés en Bosnie-Herzégovine. « C’est parce que je collabore de cette façon avec les autorités que je peux revenir voir mes parents », explique-t-il. Au Monténégro, le secret du vote demeure un principe aléatoire, et les réfugiés de la Bukovica savent bien qu’ils exposeraient leurs parents restés au Monténégro à des risques de représailles s’ils ne revenaient pas voter.

Puisque le crime est nié, les victimes ne peuvent pas prétendre à des réparations. « Aujourd’hui, beaucoup de familles pourraient rentrer dans la Bukovica, mais encore faudrait-il qu’elles obtiennent des aides pour reconstruire leurs maisons et relancer une petite activité économique, comme en Bosnie-Herzégovine », affirme Haris Tahirbegovic. « Sans aucune aide, il est presque impossible de revenir ».

Pourtant, tous les programmes de retour ont échoué jusqu’à présent. En 1995, une dizaine de maisons musulmanes vides ont été incendiées pour prévenir toute réinstalation. Des maisons ont également été reconstruites grâce à des financements internationaux : elles ont aussi été immédiatement détruites. Tel fut le cas de Jakub Durgut, dont la maison fut incendiée 15 jours après en avoir reçu les clefs. Aucune enquête n’a jamais été menée sur ces exactions.

Interrogé cet été sur la situation en Bukovica, Dragisa Sokic, un cadre local du DPS, affirme que seule la misère économique dissuade les habitants de revenir, et que la situation en Bukovica serait donc semblable à celle qui prévaut dans de nombreuses rurales et montagnardes du Monténégro...

Le crime du Monténégro

Aujourd’hui, on ne compte plus que 16 familles bosniaques vivant encore en Bukovica. Rien ne permet d’envisager un retour des personnes chassées, tandis que les rares qui sont restées sont tentées par l’exil. Les Klapuh pensent ainsi partir prochainement pour Brcko, en Bosnie, car les enfants de la dernière génération seront bientôt en âge d’entrer à l’école, et la seule disponible se trouve à plusieurs heures de marche à pied de leur ferme.

On peut donc imaginer que les seuls habitants de la Bukovica seront bientôt les quelques orthodoxes - Serbes ou Monténégrins - qui y vivent encore, mais qui sont presque tous fort âgés. Dans ces conditions, toute présence humaine pourrait bientôt disparaître, à moins que des projets de développement touristique ne s’implantent dans la région, qui demeure un véritable paradis naturel. Dans tous les cas, la chape du silence et de l’oubli risque de se refermer à jamais sur les crimes commis dans les années 1990.

Sabina Talovic, une militante féministe de Pljevlja qui a créé et dirige une petite ONG locale nommée Otvoreni Centar Bona Fide, se bat néanmoins avec Jakub Durgut pour que les événements de la Bukovica soient enfin jugés. Une première victoire vient d’être obtenue : trente familles ont déposé au printemps 2006 une plainte auprès de la justice monténégrine. On ne sait pas encore si la plainte sera retenue et si une action judiciaire pourra se poursuivre, mais, grâce au Fonds du droit humanitaire de Belgrade, deux avocats assistent désormais chaque famille.

Sabina Talovic se bat pour que l’opinion publique de la région entame un travail d’analyse et de catharsis. Elle a été à l’initiative de la réalisation de huit films documentaires sur les événements survenus dans le Sandjak de Novi Pazar durant la guerre de Bosnie, qu’il s’agisse des événements de Bukovica, du massacre de Strpci, également au Monténégro, ou du « nettoyage » des villages de la commune de Priboj, côté serbe de la frontière. Après la projection publiques de ces films à Pljevlja, en novembre 2005, elle a dû chercher refuge avec sa fille à Belgrade quatre mois, par crainte de représailles.

« Pljevlja et la Bukovica représentent la face sombre de l’actuel régime monténégrin. Au lieu d’être jugés, tous les responsables des crimes commis ont été promus, comme l’ancien chef de la police de Pljevlja, récemment devenu chef exécutif de la police du Monténégro », explique-t-elle.

« À Pljevlja, l’identité monténégrine est très faiblement présente », poursuit Sabina. « Les habitants orthodoxes se sont toujours définis comme Serbes. Après sa rupture avec Belgrade, en 1995-1996, Milo Djukanovic avait pourtant besoin d’alliés locaux, et il s’est appuyé sur des cadres qui ne cachaient pas, quelques années plus tôt, leurs sympathies tchétniks ».

Bien sûr, la mairie de Pljevlja demeure contrôlée par les partis de l’opposition pro-serbe. Cependant, ce sont des hommes du DPS qui dirigent les grandes entreprises de Pljevlja, notamment les mines et la centrale thermoélectrique, en cours de privatisation.

« Toute la nomenklatura locale du DPS était tchétnik il y a dix ans », assure Jakub Durgut. « Le directeur de l’hôpital, issu d’une vieille famille de tradition tchétnik, soignait les blessés des unités paramilitaires serbes de Bosnie. Maintenant, il prétend défendre le Monténégro indépendant »...

Alors que le régime de Milo Djukanovic a favorisé l’intégration des Boshniaques musulmans dans des communes comme Rozaje, Plav, Berane ou Bijelo Polje, il a suivi une politique bien différente à Pljevlja, où l’alliance avec certains nationalistes serbes est apparue nécessaire. Le DPS leur a fourni pleine absolution pour les crimes commis et n’entend pas que l’affaire de la Bukovica s’ébruite trop, au risque de mettre en cause l’image démocratique que le Monténégro cultive dans l’opinion internationale.

Sabina Talovic, militante de longue date de l’indépendance monténégrine, sait pourtant que le Monténégro ne pourra pas devenir un pays véritablement démocratique s’il n’est pas capable d’affronter tous les aspects de son passé. « Il est dans l’intérêt du Monténégro que le nettoyage ethnique de la Bukovica soit enfin reconnu pour ce qu’il a été, que ses auteurs soient jugés et que les victimes soient dédommagées », assure-t-elle.

Sabina Talovic sera présente au Festival de Douarnenez, du 19 au 26 août. Elle participera notamment aux débats consacrés aux femmes dans les Balkans et au Monténégro. Retrouvez ici tous les détails sur le festival.

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[1] Lire Seki Radoncic, Kobna sloboda. Deportacija bosanskih izbjeglica iz Crne Gore, Belgrade, Fond za humanitarno pravo, 2005

[2] Lire Bukovica, Beograd, Fond za humanitarno pravo, 2003.

 

Monténégro : l’indépendance est acquise, les discussions avec Belgrade doivent commencer 

Traduit par Jean-Arnault Dérens Publié dans la presse : 22 mai 2006

55,5 % des électeurs monténégrins se sont prononcés pour l’indépendance : tels sont les derniers résultats communiqués par le CEMI. Bruxelles attend le rapport de l’OSCE pour reconnaître les résultats du référendum, mais appelle à l’ouverture de discussions entre Belgrade et Podgorica. Predrag Bulatovic, le chef de l’opposition unioniste, refuse néanmoins de reconnaître les résultats.

Au nom du CESID de Belgrade, Zoran Lucic a déclaré que les probabilités que le résultat du référendum monténégrin soit inférieur à 55% étaient désormais « égales à zéro ». Cependant, selon ses propres termes, il est indispensable d’attendre les résultats définitifs de la Commission électorale (RRK).

Le chef de celle-ci, Frantisek Lipka, a déclaré que la Commission travaillait à bon rythme. En milieu de nuit, 279 400 voix avaient été décomptées, soit le vote de 57,64% des 484 718 électeurs inscrits. Il a déclaré que la participation était de 86,1%.

S’adressant aux partisans de l’indépendance, le Premier ministre Milo Djukanovic, également chef de la campagne souverainiste, a déclaré que la volonté des citoyens était de renouveler l’indépendance du Monténégro. « Je vous remercie tous de votre patience. Comme des gens sérieux, nous n’avons pas voulu nous contenter d’estimations. Nous avons décompté 99% des bulletins et, sur cette base, nous obtenons 55,5% des voix qui ont soutenu le Monténégro indépendant. En valeur absolue, cela signifie que le bloc pour l’indépendance obtient 45 000 voix d’avance », a déclaré Milo Djukanovic.

« C’est le jour le plus important de l’histoire du Monténégro », a-t-il ajouté. Il a remercié toute l’opinion démocratique du Monténégro, ainsi que ceux qui ne soutenaient pas la même option, mais qui ont montré par leur participation au vote le sérieux démocratique du Monténégro. Il a également remercié l’Union européenne pour son aide dans l’organisation du référendum.

Il a souligné que l’indépendance du Monténégro était dans l’intérêt d’un Monténégro démocratique, et il a félicité la Serbie, qui devient aussi indépendante.

Bulatovic : 54% seulement pour l’indépendance

Dans une conférnece de presse, le chef du Bloc pour l’union d’États, Predrag Bulatovic, a déclaré que les militants de ce bloc avaient collecté des résultats, centralisés au niveau national.

« Nous avons décompté les voix de 79% des exprimés. Sur cette base, les résultats de 54% contre 46%, à l’avantage de nos adversaires. Les résultats véritables et définitifs seront ceux collectés par nos militants et ceux qui seront annoncés par la Commission électorale ».

« Chaque voix compte. Pour nous, il est important que le résultat soit vérifié et que nous préservions la paix et la tolérance. Ce matin, nous avons tous reconnu qu’il fallait que le Monténégro se réunisse après ce référendum. Nous appelons tous les citoyens à préserver la paix et la tolérance", a déclaré Bulatovic, en ajoutant qu’il ne tolèrerait aucune irrégularité.

L’Europe attend les discussions sur la séparation

Les diplomates européens ont déclaré que, si ces résultats étaient confimés, Bruxelles attendait l’ouverture de discussions entre Belgrade et Podgorica sur leur séparation.

L’Union européenne attendra le rapport de l’OSCE pour prendre sa position officielle, mais elle estime déjà que le référendum s’est déroulé dans des conditions « tout à fait satisfaisantes », et que la participation des citoyens a été très élevée.

Si les résultats définitifs confirment le choix de la séparation, Bruxelles appellera les dirigeants de Serbie et du Monténégro au dialogue.

Le Haut représentant de l’Union européenne Javier Solana et le Secrétaire général de l’OTAN Jaap de Hop Schefer donneront lundi après-midi leur position officielle sur le référendum monténégrin, après les réunions du Comité politique et de sécurité de l’Union européenne et du Conseil de l’OTAN.

 

Le Monténégro est indépendant ! 

Mise en ligne : dimanche 21 mai 2006 

Selon le Centre de monitoring (CEMI), les premiers résultats donnent le Monténégro indépendant à 55,5%. Le taux de participation atteignait 86.6% à 20h30. 419 800 des 484 000 électeurs inscrits avaient déja accompli leur devoir électoral. Ce taux est nettement plus élevé que lors de tous les précédents scrutins. A noter qu’il y avait 1118 bureaux de vote ouverts au Monténégro.

 

L’indépendance du Monténégro, une chance pour la Serbie

 Traduit par Jasna Andjelic Publié dans la presse : 12 mai 2006

Pourquoi l’Union européenne soutient-elle toujours Kostunica, défenseur du nationalisme serbe, et l’opposition unioniste monténégrine ? Biljana Kovacevic-Vuco, présidente du comité des juristes pour les droits de l’homme de Belgrade, s’exprime sur les relations avec le TPI, le nationalisme serbe, l’avenir du Monténégro et de la région.

Propos recueillis par Milka Tadic-Mijovic

Monitor (M) : Lors d’une récente conférence à Sarajevo, Carla Del Ponte a exprimé sa surprise du fait que Kostunica n’avait pas livré Mladic en dépit de ses promesses. Êtes-vous également surprise ?

Biljana Kovacevic-Vuco (BKV) : Bien sûr que non. L’expérience nous apprend que nous ne pouvons pas faire confiance à Kostunica, et surtout pas à ses promesses concernant Mladic. Kostunica s’est attaqué à Zoran Djindjic depuis le jour où ce dernier a livré Milosevic au TPI. Pour Kostunica, c’était un coup d’État et il a commencé à créer une ambiance de lynchage en représentant Djindjic comme un ennemi. Les partisans de Djindjic sont actuellement victimes de purges en Serbie. C’est dans cette situation que ce même Kostunica devient une garantie de la paix et de la stabilité pour l’Europe. Cela rappelle la position Milosevic après l’Accord de Dayton. Je pense que Carla Del Ponte est également responsable dans l’affaire Mladic. Elle n’aurait pas du faire confiance à Kostunica qui est à l’origine de la politique négative envers le TPI. Il a tout fait pour humilier le tribunal. Il a affirmé qu’il était antiserbe et, comme comble de l’hypocrisie, il a demandé une coopération dans les deux sens en présentant les personnes accusées de crimes monstrueux comme des gens qui se sacrifient pour la Serbie en se rendant volontairement. Ils sont tous actuellement en liberté et décident de notre destin.

L’Europe soutient Kostunica et les nostalgiques de Milosevic M : Vous croyez que les acteurs internationaux sont également responsables ?

BKV : On est dans une situation paradoxale. Ce n’est pas par hasard que les personnes qui luttent pour des positions européennes et des principes démocratiques depuis les années 1990 sont qualifiés d’extrémistes en Serbie. Ils gênent Kostunica qui est considéré comme un démocrate en Europe alors qu’il développe l’idéologie de Ljotic [1]. L’Europe accepte Kostunica comme un « nationaliste modéré », comme l’unique possibilité pour la Serbie. Je trouve cela insultant. Les citoyens de la Serbie ne devraient pas être ainsi sous-estimés. Une des raisons de cette tolérance occidentale envers Kostunica est qu’il représente une opposition au Parti radical. Mais quelle est la différence entre le DSS et les radicaux ? Les radicaux proclament ouvertement leur rejet de l’Europe, de la coopération avec le TPI, leur volonté de protéger Mladic. Le DSS de Kostunica n’est pas aussi ouvert, mais il partage les mêmes valeurs. Une coalition tacite entre le DSS et les radicaux est évidente. Elle n’est pas formée d’après les intérêts politiques du moment, mais elle se base sur le même système de valeurs. Au lieu de nous inciter à affronter les problèmes, l’UE s’investit pour maintenir Kostunica au pouvoir, et elle le fait aussi bien en Serbie qu’au Monténégro. Kostunica garde le pouvoir grâce au soutien du Parti socialiste de Serbie (SPS) et à celui de l’UE qui se considère maintenant surprise à cause de Mladic. Personne ne voit à Bruxelles que Kostunica et son gouvernement ne souhaitent pas livrer les criminels de guerre parce qu’ils n’ont pas envie d’entrer en Europe.

M : En réalité, qui gouverne la Serbie ?

BKV : Les centres habituels du pouvoir : les nouveaux riches et les services secrets qui n’ont pas été dissous. Ils ne veulent pas de l’Europe. Pourquoi voudraient-ils aller en Europe ? Ce serait un suicide pour eux. Ce sont les services et les riches amis de Kostunica. S’il voulait aller en Europe, il aurait réformé l’armée, la police et les services secrets et il aurait lutté contre la corruption organisée par les nouveaux riches les plus puissants de l’Europe de l’Est. Ces derniers temps, on dit que les problèmes de corruption, des monopoles et de la mafia existeraient seulement au Monténégro. Ce sont les arguments principaux de l’opposition monténégrine dans sa campagne contre l’indépendance. La question qui se pose est de savoir qui est en réalité cette opposition monténégrine et quelles sont ses valeurs. Il est clair qu’elle profite de l’UE et de son soutien à Kostunica qui a pour objectif de sauvegarder l’État commun. Cette opposition envoie des messages de haine et de nationalisme non seulement au Monténégro, mais aussi en Serbie. Ils manipulent et intimident les gens en racontant des histoires sur ce qui va se passer après le référendum. Ils exercent une pression psychologique pour renforcer l’attitude anti-monténégrine en Serbie. La personne qui a interviewé Milo Djukanovic sur B92 lui a demandé : « Pouquoi préférez-vous les Albanais aux Serbes ? ». Elle était inconsciente du racisme et de la haine contenus dans son attitude. Il faut rappeler que la journaliste en question et sa télévision représentent la Serbie libérale ! Il est inquiétant que beaucoup de gens en Serbie ne voient pas que cette question est nuisible. Ces questions sont le résultat de la propagande des partis proserbes du Monténégro. Les partis qui s’opposent à l’indépendance monténégrine ont un passé nationaliste marqué par des alliances avec Milosevic, et leur attitude envers les autres peuples est discriminatoire. Ils n’arrêtent pas de répéter que les Albanais " donneront " l’État à Milo Djukanovic, comme si ces Albanais n’étaient pas des citoyens du Monténégro qui ont droit à prendre une position sur toutes les questions, et par conséquent, sur le statut de l’Etat.

M : Pourquoi l’UE le tolère-t-il ?

BKV : Je ne comprends pas que les représentants de l’UE ne voient pas bien qui sont les partisans de l’Etat commun aussi bien au Monténégro qu’en Serbie. Je peux comprendre que certaines personnes trouvent pénible toute sorte de séparation, mais les plus grands partisans de l’union mènent une campagne agressive contre tous ceux qui souhaitent une autodétermination au Monténégro. C’est de l’hégémonisme. Dans la Serbie de Kostunica, et pour les représentants de l’opposition monténégrine, le Monténégro est traité comme une colonie ou comme un territoire serbe. Il est constamment sous-estimé : la Serbie traite le Monténégro comme une région sous-développée qui ose demander son indépendance.

Hégémonisme et racisme M : Quel est l’État que veulent Kostunica et l’opposition monténégrine ?

BKV : Ce n’est pas un État composé de deux membres égaux. À la différence des souverainistes qui ont un projet politique clair, ils n’ont pas présenté de projet pour l’Etat commun, pour son fonctionnement, avec un mode d’adaptation des deux unités bien précis, qui garantirait l’égalité au Monténégro, dix-sept fois plus petit que la Serbie. Il est clair qu’ils ne cherchent pas de solutions. Ils ne veulent pas d’État commun, mais la Serbie avec un Monténégro - région, contrôlé par la Serbie.

M : Vous avez dit que la Serbie avait plus peur de l’indépendance du Monténégro que de celle du Kosovo...

BKV : On parle plus souvent du Kosovo, mais on a beaucoup plus peur du départ du Monténégro, considéré comme partie intégrante de la Serbie. Pesonne ne fait de prévisions sur l’éventuel échec du référendum. Ce serait une catastrophe, il perdrait même les attributs étatiques actuels, il serait puni et sanctionné. Il est triste que personne n’aide le Monténégro sur son chemin d’émancipation.

L’indépendance du Monténégro, une chance pour toute la région M : Quelles seraient les conséquences de l’indépendance monténégrine pour la Serbie ?

BKV : La fin de la dissolution de l’ex-Yougoslavie serait un phénomène positif pour toute la région. La Serbie serait finalement toute seule, face à son passé et à Mladic. Nous devrions prendre nos distances par rapport à la politique de Milosevic qui se poursuit grâce à Kostunica.. Nous sommes les seuls de la région à ne pas avoir pris cette distance, alors que c’est une condition pour accéder à l’intégration et pour la réconciliation. Tant que la Serbie considère que Mladic doit aller au TPI parce que c’est la première condition posée par l’UE, et non pas parce qu’il a commis des crimes terribles, la réconciliation et l’intégration au Sud-Est de l’Europe ne seront pas possibles.

M : Pourquoi l’Europe insiste-t-elle tellement sur l’État commun, qui est un projet de Milosevic ?

BKV : Je vais faire une comparaison. Je viens de rentrer de Sarajevo. Ils n’ont pas encore restauré le bâtiment de la mairie. Les gens font toujours la queue pour les visas devant les ambassades étrangères. Est-ce la gratitude européenne pour les trois années et demi de siège ? Pourquoi l’Europe a-t-elle fermé ses frontières pour ceux qui ont enduré la plus grande souffrance sur le sol européen depuis la Deuxième Guerre mondiale ? Il en est de même avec le Monténégro, le rapport européen n’est pas correct. L’information des représentants de la communauté internationale joue beaucoup. La diplomatie révèle que la Serbie traite toujours le Monténégro de province. La diplomatie de la Serbie-et-Monténégro dans le monde entier représente exclusivement les intérêts serbes. Je ne comprends pas comment l’Europe a pu imposer au Monténégro des règles discriminatoires pour les électeurs indépendantistes. Elle a puni le Monténégro parce qu’il a choisi une possibilité prévue par la Charte constitutionnelle. J’espère, en dépit de tout cela, que nous pourrons fêter l’indépendance monténégrine le 21 mai, et qu’elle représentera un nouveau début pour nous tous, y compris pour la Serbie.

[1] Dirigeant pro-nazi serbe des années 1930

 

Pobjeda 

Référendum monténégrin : l’Europe n’est pas contre l’indépendance 

Traduit par Amaël Cattaruzza Publié dans la presse : 15 mai 2006

L’émissaire spécial européen pour le référendum monténégrin, Miroslav Lajcak, assure que l’Europe a changé d’opinion et ne s’oppose pas par principe à l’indépendance. Cependant, il exclut la possibilité de voir le Monténégro proclame l’indépendance si la barre des 55% n’était pas atteinte.

« Cela signifierait une transgression de la loi que l’Union européenne a contribué à écrire », précise Miroslav Lajcak. Il ajoute que l’expérience qu’il a acquise au cours de cette mission l’amène à penser que l’Etat monténégrin n’est pas prêt à de telles actions. « Je pense tout au contraire que cela ne passera pas ainsi ». Le représentant européen a ainsi rapporté que ses partenaires se sont toujours comportés de manière sérieuse et responsable.

« C’est pourquoi je ne veux pas spéculer sur le fait qu’ils puissent soudainement arrêter de se comporter de la sorte », précise-t-il. Commentant la déclaration du Premier ministre monténégrin Milo Djukanovic, qui stipule que, si le résultat devait être compris entre 50 et 55 %, « de longues négociations se préparent entre Belgrade et Podgorica avec la médiation de Bruxelles », Miroslav Lajcak a juste souligné que cela conforte la thèse qu’il n’y aurait pas de débordements d’un côté comme de l’autre.

Il pense aussi que Svetozar Marovic remplira de façon responsable son devoir de Président de l’Union Serbie-et-Monténégro. « Il ne travaille pas contre la Serbie-et-Monténégro, car le référendum au Monténégro n’est pas une offense : un tel évènement était déjà prévu par la Charte constitutionnelle depuis trois ans, et cela doit être respecté. Ce qui se passera après le référendum dépend désormais de la volonté des citoyens monténégrins ».

Selon lui, l’Union européenne a changé d’attitude, car elle n’est plus maintenant être pour le maintien de l’État commun. « L’Union européenne reconnaît le droit au référendum du Monténégro, car cela est écrit dans la Charte constitutionnelle. L’Union européenne est totalement neutre au sujet des résultats du référendum et elle souhaite au plus haut niveau que la processus électoral soit clair, légitime, transparent et constitutionnel ».

Il confirme que des négociations entre la Serbie et le Monténégro auront lieu dans le cas où le Monténégro deviendrait indépendant. « Dans un cas comme dans l’autre, il y aura des négociations. Belgrade est prête à cela. C’est logique et inévitable. Il n’y a aucun problème là-dessus », a-t-il dit, en estimant que la position des différents négociateurs dépendra du résultat du référendum.

 

Monténégro indépendant : à quand la reconnaissance internationale ?
Traduit par Jasna Andjelic
Publié dans la presse : 12 mai 2006

Si le Monténégro devient indépendant, combien de temps devra-t-il attendre pour être reconnu ? Les unionistes évoquent de délais longs et pénibles. Le gouvernement envisage (et met déjà en place) un scénario beaucoup plus rapide, prévoyant la reconnaissance de l’ONU pour septembre.

Par Drasko Djuranovic

Deux longues années. Selon Predrag Bulatovic, député et chef de l’opposition unioniste, le Monténégro indépendant devra attendre sa reconnaissance internationale pendant deux ans, il ne s’agira là que du début des problèmes.

« En cas d’abandon de l’Etat commun, la position du Monténégro sera beaucoup plus difficile que celle de la Serbie », dit Bozidar Milovic, au nom du bloc pour l’Etat commun. Milovic considère que le Monténégro n’a pas suffisamment de ressources humaines ni financières pour organiser des activités diplomatiques indépendantes.

C’est pourquoi le Monténégro restera longtemps exclu de toutes les institutions et organisations internationales. « Ce sera un petit espace isolé et antieuropéen, où le régime décidera de tout et, par conséquent, de nos vies », conclut Milovic.

Un nouvel élément s’ajoute à l’ensemble des craintes ressenties par les unionistes sur l’avenir : le Monténégro attendra-t-il aux guichets de l’ONU pendant des années ? Les citoyens du Monténégro, se transformeront-ils en personnes privées de passeports, exclus de tous les Etats normaux ?

Peur injustifiée

Les experts en droit international ne voient pas de raison de punir le Monténégro pour son indépendance. Paul Williams, l’un des fondateurs du Groupe pour le droit public et la politique internationale, explique les conditions de reconnaissance internationale d’un Etat.

Il y a selon lui quatre critères principaux, traditionnels dans le droit international : un territoire étatique clairement déterminé ; un Etat doté d’une population permanente (un nombre de citoyens clairement défini) ; un pouvoir qui gère tout le territoire ; et une administration étatique souveraine (un gouvernement qui exerce son pouvoir sans obstacles).

Selon ces quatre conditions, il serait difficile de reporter la reconnaissance internationale du Monténégro. La jurisprudence internationale en fournit des exemples : les Etats issus de l’ex-Yougoslavie qui sont devenus indépendants pendant les guerres, ont reçu une reconnaissance internationale relativement rapide (voir encadré).

 

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Or le territoire monténégrin est précisément déterminé. Il ne connaît pas de problèmes frontaliers (le régime provisoire de contrôle à Prevlaka est convenu avec la Croatie) ni de conflits ethniques.

« Il est très important que le processus référendaire soit conforme avec les standards internationaux, en coopération avec l’Union Européenne (UE) et la communauté internationale dans le sens large du terme. Le résultat du référendum monténégrin sera inconditionnellement accepté par la communauté internationale », dit Dragan Sekulovic, vice-ministre des Affaires étrangères du Monténégro.

Les étapes de la reconnaissance internationale

Les ruses politiques se retournent parfois contre leurs créateurs. Les unionistes ont ainsi insisté pour que l’UE soit directement incluse dans le processus référendaire. Mais cela ouvre également les portes à la reconnaissance internationale du Monténégro. L’envoyé européen Miroslav Lajcak a effectué une médiation directe lors de la définition des conditions référendaires. Frantisek Lipka est quant à lui chargé de la procédure électorale. Ce sont deux témoins essentiels de la légitimité du référendum monténégrin.

Le gouvernement du Monténégro est sûr du résultat du vote. D’après nos informations, le ministère des Affaires étrangères a déjà mis sur pied un plan d’action étatique constitué de quatre démarches principales.

1. Le référendum sera suivi par l’adoption parlementaire de l’acte de souveraineté et d’indépendance du Monténégro, conformément aux résultats de la consultation du 21 mai. La Charte constitutionnelle et l’Union des Etats seront officiellement abolies, et le Monténégro reprendra la pleine souveraineté sur son territoire.

2. La deuxième phase sera constituée d’une large action diplomatique visant à établir des rapports avec les autres Etats. Le Premier ministre Milo Djukanovic ou le Président Filip Vujanovic adresseront une lettre à tous les pays membres de l’UE, comportant l’information officielle du résultat du référendum et affirmant l’intention d’établir des rapports bilatéraux. Suivront une communication directe et l’établissement des relations bilatérales.

3. En fonction de ses intérêts, le Monténégro ouvrira des missions consulaires et diplomatiques dans certains pays. Conformément à la législation nationale, la procédure technique de l’ouverture des ambassades et des consulats monténégrins durera entre trois et six mois.

4. Parallèlement aux accords bilatéraux, le Monténégro demandera son affiliation à l’ONU et dans d’autres institutions internationales. L’adhésion à l’ONU représentera l’acte final de la reconnaissance internationale du Monténégro. D’après le plan gouvernemental, la reconnaissance internationale du Monténégro devrait avoir lieu en septembre, à l’occasion de la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU.

Les unionistes invoquent la Charte constitutionnelle de la Serbie-et-Monténégro, qui prévoit que l’Etat membre qui quitte l’Union des Etats n’hérite pas du droit à la subjectivité juridique internationale. En cas d’indépendance du Monténégro, la Serbie héritera des propriétés et des droits acquis dans l’Union des Etats, ainsi que l’affiliation aux institutions internationales.

En ce qui concerne les propriétés, le Monténégro ne perd rien : durant les quatre années de son existence, l’Union des Etats n’a pas fait d’acquisitions importantes sur le plan interne ou à l’étranger.

La reconnaissance internationale arrivera rapidement, mais elle aurait pu être encore plus rapide, si Belgrade avait montré plus de compréhension et si elle avait signé un accord international sur le divorce serbo-monténégrin. Les anciennes républiques soviétiques ont connu des situations similaires au moment de la disparition de l’URSS. Mais à la différence des gouvernements Gorbatchev et Ieltsine, qui avaient trouvé un accord avec les anciennes républiques, le gouvernement Kostunica fait tout son possible pour rendre le référendum monténégrin difficile. Or, le premier pas vers la reconnaissance internationale est qu’au moins 55% du Monténégro reconnaisse lui-même l’indépendance le 21 mai.

 

Monténégro : le parlement adopte enfin une Loi sur les minorités 

Traduit par Jasna Andjelic Publié dans la presse : 11 mai 2006

Le Parlement monténégrin vient d’adopter une loi sur les minorités, qui était attendue depuis longtemps. L’opposition unioniste critique ce vote, à une semaine du référendum. S’agit-il d’un marchandage pour acheter des voix ? Certains représentants albanais ne sont guère satisfaits de la nouvelle loi, mais les Boshniaques du Monténégro y voient « un pas important ».

Après un débat de quatre heures, dimanche 10 mai, l’assemblée nationale du Monténégro a adopté une loi sur les droits et les libertés des minorités qui « garantira la pleine intégration des minorités dans la société monténégrine ». L’adoption de cette loi, attendue depuis plus de trois ans par le Monténégro, a été soutenue par le chef du Parti libéral, Miodrag Zivkovic. Arrivé au parlement cinq minutes avant le vote, il a assuré ainsi la majorité nécessaire aux représentants du gouvernement, tandis que deux députés du DPS étaient absents de la séance...

Le président de l’Union démocratique des Albanais, Ferhat Dinosha n’était pas présent à la séance de l’assemblée nationale. Les huit représentants du Parti socialiste populaire (SNP) et du Parti populaire (NS) présents à la séance, se sont abstenus. Le député du Parti citoyen, Krsto Pavicevic, a été le seul à voter contre et les membres du Parti populaire serbe (SNS) ne sont même pas entrés dans la salle. Alors qu’il avait annoncé qu’il ne soutiendrait pas la loi, Mehmet Bardhi, de la Ligue démocratique des Albanais, a quitté la salle quelques minutes avant le vote. Le vice-président du Parlement, Dragan Kujovic, ne lui avait pas permis de répondre au député Ferhat Dinosha, car un tel acte aurait contredit le « respect du règlement. »

Les députés des partis de l’opposition ont fait savoir que le pouvoir adoptait « une loi si importante » pour se donner une bonne image publicitaire, « à la veille du référendum et sans la présence des médias ». Le ministre pour la protection des Droits des Minorités, Gëzim Hajdinaga, a précisé que la nouvelle loi interdisait toute sorte de discrimination ethnique : « La loi va sauvegarder l’identité nationale des minorités, les défendre de l’assimilation et leur permettre une participation permanente et effective à la vie publique. »

Suivant le principe de l’action affirmative, la loi garantira une augmentation du nombre de députés représentant les minorités. Par ailleurs, elle stipule que « les minorités qui représentent entre un et cinq pourcent de la population monténégrine auront droit à un mandat parlementaire par l’intermédiaire du représentant élu de la liste électorale des minorités. Quant aux minorités qui constituent plus de cinq pourcent de la population, elles auront droit à trois mandats parlementaires ».

Une loi qui divise l’Assemblée

Ces dispositions gênent le député du SNP Vasilije Lalosevic, qui accuse le gouvernement de créer une confusion entre la législation électorale et celle des minorités, à cause du référendum.

Le député Mom ?ilo Vucetic (SNP) estime quant à lui que les deux premiers articles de la loi qui définissent le terme de minorités, « créent une telle anarchie qu’il est impossible de comprendre la loi ». Et Vasilije Lalosevic de rajouter : « Le recensement est formel. Les 200 000 Serbes du Monténégro constituent plus de 30 % de la population. Ce n’est pas une minorité ».

Les députés des partis de l’opposition sont unanimes. Ils demandent que la loi distingue les minorités autochtones, les peuples minoritaires et les minorités ethniques. Par ailleurs, ils souhaitent que la loi définisse comme minorité tout groupe de citoyens de la République, moins importante en nombre certes, mais qui a des caractéristiques ethniques, religieuses ou linguistiques communes.

Le représentant du gouvernement, Orhan Sahmanovic, a estimé que tous ceux qui le souhaitent et en ressentent le besoin pourront réaliser leurs droits de minorité, et que la loi en question ne définissait pas le caractère ou non autochtone de la population. « Le terme de minorité ethnique est large, et il n’a pas de définition unique. Celle de notre loi est reprise de la Charte sur les droits de minorités », dit Orhan Sahmanovic, en faisant référence au document adopté avec la Charte constitutionnelle de la Serbie-et-Monténégro.

Une loi justifiée par le référendum ?

Le député du NS Savo Djurdjevac estime que l’adoption de la loi représente une « transaction commerciale » entre le gouvernement et les minorités, à cause du référendum. Il s’attendait à ce que les minorités refusent ces propositions : « Nous regrettons le fait que la loi soir adoptée maintenant, à cause du référendum. C’est contraire à la réalisation des droits des minorités ».

Le vice-président de l’assemblée Rifat Rastoder considère que l’adoption de la Loi est un des pas les plus importants dans la construction démocratique du Monténégro. Srdjan Milic a estimé que la Cour constitutionnelle pouvait rejeter cette loi quand elle le souhaiterait, après avoir appris qu’aucune commission parlementaire n’avait analysé la proposition de loi à cause du manque de quorum.

L’assemblée a rejeté douze amendements proposés par Mehmet Bardhi, qui a demandé que l’adoption de la loi soit reportée après le référendum. Il a estimé que la Constitution garantissait aux Albanais plus de droits que la proposition de Loi. Ferhat Dinosa a dit que la Loi représentait un pas en avant vers un véritable partenariat entre le pouvoir et des minorités, et que son adoption fournissait « un bon soutien logistique aux futures intégrations européennes et atlantiques d’un Monténégro indépendant ».

Les Bosniaques du Monténégro sont satisfaits

« Par l’adoption de la Loi sur les minorités, le Monténégro a montré son orientation européenne et sa capacité à se présenter dans la société des peuples et des États européens comme un État indépendant », a déclaré le parti bosniaque. Le communiqué du parti souligne que les peuples autochtones, les minorités ethniques et les autres communautés minoritaires obtiennent un cadre légal qui redéfinit leur statut et introduit les instruments de protection.

 

Monténégro : « l’indépendance ouvre toutes les portes » 

Mise en ligne : mercredi 10 mai 2006

Le référendum du 21 mai n’est qu’une étape. Avec quel projet politique et de développement le Monténégro pourra-t-il construire son indépendance ? Le Prince Nicolas Petrovic Njegos explique pourquoi il choisit l’indépendance. Il lance un appel à la réconciliation de tous les Monténégrins et à la définition de nouvelles relations avec la Serbie.

Propos recueillis par Jean-Arnault Dérens et Lejla Sadovic

Le Courrier des Balkans (CdB) : Le référendum va-t-il représenter un moment historique pour le Monténégro ?

Nicolas Petrovitch Njegosh (NPN) : Oui, bien sûr, c’est un moment historique, même si la période n’est pas bonne, même si le Monténégro est épuisé par la longue descente aux enfers de l’ancienne Yougoslavie, même si les citoyens ne sont peut-être pas dans la meilleure position pour prendre des décisions sereines. Je crains fort que l’enjeu de ce référendum ne soit parasité par d’autres questions qui n’ont rien à voir avec celui-ci : la situation économique et sociale, la mauvaise gestion de crise de la part de la Serbie, qui n’a pas su exploiter le crédit énorme dont elle jouissait à la chute de Milosevic pour aller de l’avant...La question du Kosovo va aussi beaucoup influencer, dans un sens ou dans l’autre, le référendum monténégrin. Je déplore le manque de projets d’avenir, dans un camp comme dans l’autre. Les gens vont émettre en bonne part un vote négatif : contre l’union avec la Serbie, ou bien contre la séparation. Ce qui m’inquiète également, c’est la dimension sentimentale et émotionnelle de ce vote, qui ramène les citoyens à des réflexes hérités du passé, aux clivages entre le nord et le sud du pays, aux souvenirs de la Seconde Guerre mondiale et des affrontements entre tchétniks et partisans. Ce référendum prend l’allure d’une catharsis nationale, mais cette confusion est mal venue quand il s’agit de décider en toute conscience et en toute sérénité de l’avenir du pays. Cependant, les référendums sont toujours convoqués dans des périodes de crise !

Oser la réconciliation nationale CdB : Croyez-vous que des risques de division menacent le pays ?

NPN : La société monténégrine est divisée, et le référendum exacerbe ces divisions. Comment le Monténégro va-t-il se réveiller après ce match sans pitié ? Je crois que le pays possède un instinct de survie suffisamment fort pour surmonter la crise, mais tout dépendra de ce qui se passera après le référendum. Si les indépendantistes gagnent, il faudra qu’ils comprennent que l’avenir du pays passe aussi par la reconstruction des bonnes relations traditionnelles avec la Serbie. Si les unionistes l’emportent, il ne faudra pas que leur victoire entraîne la disparition pure et simple du Monténégro, même si celui-ci n’aura plus aucune chance d’exister sur la scène internationale. Les dirigeants politiques actuels du Monténégro sont tous d’anciens communistes, pourtant ils n’ont pas appris la dialectique : ils ne comprennent pas que la question essentielle est de savoir répondre à la moitié des citoyens qui ne pensent pas comme eux.

CdB : Vous voterez naturellement pour l’indépendance ?

NPN : Je suis pour l’indépendance du Monténégro depuis l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie, en 1991. Du moment que cette Yougoslavie n’existe plus, notre seule carte à jouer, c’est le Monténégro. L’autre raison politique, stratégique, pragmatique, qui me fait préférer l’indépendance est la suivante : deux États indépendants peuvent choisir de collaborer, voire de s’unir. Ils peuvent choisir de réunir partiellement ou totalement un certain nombre d’institutions et de compétences. Dès lors que le Monténégro sera indépendant, on pourra envisager de nouvelles formes d’association avec la Serbie, mais étant enfin débarrassés du boulet des quinze années de guerre et de nationalisme serbe, des wagons de cadavres... Une union sur de nouvelles bases peut devenir possible, avec une nouvelle Serbie, qui aura enfin digéré le conflit et les échecs qu’elle a accumulé. L’indépendance n’est pas la fin de l’histoire. Au contraire, elle peut ouvrir une ère nouvelle. Aujourd’hui, le maintien de l’union ferme les portes de l’avenir, tandis que l’indépendance ouvre des voies nouvelles.

CdB : Et l’indépendance va-t-elle l’emporter ?

NPN : Je le crois. Je crois que tous les Monténégrins, quand ils seront dans l’isoloir, vont se retrouver en face d’eux-mêmes : sont-ils prêts à voter pour la disparition de leur pays ?

Le développement durable pour rendre sa fierté au Monténégro CdB : Qu’est-ce que le Monténégro pourrait et devrait faire de son indépendance ?

NPN : Le Monténégro est officiellement un « État écologique » : qu’il joue donc cette carte ! C’est le seul projet intelligent pour un petit pays comme le nôtre. Il y a deux possibilités pour le Monténégro : devenir un nouveau paradis de la mafia et de l’argent sale, ou bien s’orienter vers ce projet de développement durable auquel tout le monde rêve sur la planète. Un Monténégro de 600 000 habitants, qui redevient un État, qui surgit comme une edelweiss sur la scène internationale a beaucoup d’atouts à mettre en valeur en ce sens. Il pourrait devenir un laboratoire intéressant le monde entier. En s’engageant entièrement dans un projet de ce type, le Monténégro pourrait retrouver sa fierté, les Monténégrins pourraient redevenir combatifs et héroïques ! Encore faut-il qu’il y ait une véritable politique qui aille en ce sens, et c’est ce qui manque cruellement durant cette campagne référendaire. Personne ne parle des vrais enjeux, d’un projet pour l’avenir du pays. L’indépendance n’est pas un but en soi, c’est un pari qu’il faudra réussir dans la durée.

CdB : Un projet de ce type peut-il être porté par les dirigeants actuels du Monténégro ?

NPN : Pourquoi pas ? Ils peuvent avoir l’intelligence de sentir le potentiel qui existe dans le pays. Bien sûr, leur vision est trop enfermée dans les limites du Monténégro. Ils n’arrivent pas à penser à l’échelle mondiale, mais ils peuvent comprendre qu’il y a une carte énorme à jouer. Le Monténégro compte 35000 policiers. Cela pouvait se comprendre à l’époque de Milosevic, quand il fallait que le Monténégro puisse se défendre, mais aujourd’hui, c’est injustifiable. Cependant, bien sûr, on ne peut pas licencier ces policiers du jour au lendemain. Par contre, on pourrait en transformer la moitié en gardiens de l’environnement, qui recevraient une formation ad hoc, créer une police verte... Le Monténégro n’aura jamais de grandes Universités de médecine ou de sciences, mais il pourrait avoir un Institut de l’environnement qui deviendrait une référence mondiale. Des projets pertinents de ce type pourraient trouver le soutien du PNUD, de la Banque mondiale... Nous ne sommes plus en guerre, nous ne sommes plus sous embargo, il faut passer à une nouvelle étape, celle d’une vraie normalisation basée sur l’État de droit et sur des projets innovants. Je ne sais pas si nos dirigeants actuels sont capables de mener de tels projets, mais ils peuvent déléguer. Les jeunes générations qui sont désoeuvrées, qui rêvent de partir à l’étranger malgré leur attachement viscéral au pays, pourraient s’engager dans de tels projets. L’indépendance peut donner l’occasion de construire un Monténégro qui deviendra un modèle à l’échelle mondiale.

« Nous serions tous trop tristes si le Monténégro disparaissait » CdB : Dans un Monténégro indépendant, quelle place doit-elle revenir aux Petrovic Njegos ?

NPN : Que le Monténégro soit indépendant ou pas, j’estime y avoir ma place. Quelle que soit l’orientation qui l’emportera, la dynastie des Petrovic Njegos doit être présente. C’est une part essentielle du patrimoine du pays. Je travaille et je continuerai à travailler pour que la dynastie ait toute sa place au Monténégro, pour aider le pays. Je ne veux pas laisser une situation bancale à mes enfants. C’est dans ce sens que j’ai entamé auprès du gouvernement une démarche de réhabilitation de la dynastie qui a été injustement bannie en 1918 et privée de tous ses droits. C’est dans ce sens également que j’ai récemment réanimé l’ordre dynastique de Danilo... Cet ordre est le seul héritage, spirituel, qui n’a pas pu être confisqué. J’aimerais également mettre mes compétences professionnelles d’architecte au service de mon pays. En effet l’environnement, l’urbanisme, l’architecture, le paysage, sont des enjeux vitaux pour un pays qui n’a comme richesse que la beauté de sa nature.

CdB : Dans les jours à venir, vous allez être beaucoup sollicité par les médias monténégrins, quel message allez-vous faire passer ?

NPN : Ne vous divisez pas ! Le référendum se soldera par un résultat qui sera forcément difficile à accepter pour les uns ou pour les autres. Mais je pense que le scrutin sera honnête, et il faudra donc accepter ce résultat, quel qu’il soit. Après le référendum, l’enjeu majeur sera celui de la réconciliation de toute la population. Je vais dire cela aux Monténégrins : arrêtez de vous diviser, car vous gaspillez votre énergie. Mais je dirai aussi que l’indépendance ne ferme aucune porte. Au contraire, elle ouvre toutes les portes de l’avenir. Quand la Serbie et le Monténégro étaient deux États alliés mais indépendants, ils ont gagné toutes les guerres. Par contre, réunis, ils ont perdu toutes les batailles. Je vais dire aux Monténégrins qu’ils seront tous très tristes si nous perdons notre Monténégro, si nous le faisons disparaître. S’il n’y a plus de Monténégro, on ne pourra même plus s’engueuler entre nous ! Regardons ensemble vers l’avenir, pas vers le passé.

 

 

Référendum au Monténégro : un match inégal 

Traduit par Jasna Andjelic 

Publié dans la presse : 3 mars 2006

L’Europe a fixé les règles du référendum monténégrin : il faudra que 55% des électeurs se prononcent pour l’indépendance, pour que ce résultat soit reconnu. 55 / 45, voici une règle démocratique inédite... Et que se passera-t-il si 53 ou 54% des électeurs votent pour l’indépendance. Cette « majorité insuffisante » sera considérée comme minoritaire. À croire que l’Europe cherche par tous les moyens à créer des troubles au Monténégro.

Par Drasko Djuranovic

C’était une journée parlementaire comme les autres, grisâtre à cause de la pluie froide qui tombait dehors et privée de discours émouvants et de rouges drapeaux nationaux. Ce mercredi 1er mars 2006 était pourtant un jour historique : l’assemblée a adopté la Loi sur le référendum. Au moment où nous mettons sous presse ce numéro, la séance parlementaire est encore en cours, mais la date du référendum est déjà connue : ce sera le 21 mai 2006.

D’après la nouvelle loi, la question référendaire sera la suivante : « Souhaitez-vous que la République du Monténégro soit un État indépendant, avec la pleine reconnaissance juridique et internationale ? »

Ce référendum était attendu depuis des années par les libéraux, les sociaux-démocrates et les partisans des autres partis politiques indépendentistes, soutenus par de nombreux écrivains, artistes, enseignants, journalistes et des gens ordinaires qui rêvaient tous de la liberté monténégrine.

Personne n’aurait pu imaginer que cette décision sera adoptée si rapidement, durant une séance parlementaire ordinaire, comme s’il s’agissait d’un paragraphe législatif quelconque.

55/45

Tout a été conçu à Bruxelles par Javier Solana, et humblement accepté par le DPS de Milo Djukanovic. On a accepté un référendum selon le modèle 55 / 45. Sous pression de l’administration européenne, les souverainistes, incapables de déterminer les règles indépendamment, ont accepté une course avec 10 % d’avantage offerts à leurs opposants.

La Loi sur le référendum a été adoptée au Parlement grâce au vote du DPS et de l’Union démocratique albanaise (DUA) d’un côté, et du bloc des partis unionistes de l’autre (SNP, NS, DSS, SNS). Les sociaux-démocrates, les libéraux, le Parti citoyen et le DSCG (autre parti albanais) sont restés en minorité. Ce n’est pas un bon signe, mais c’est la réalité monténégrine.

Or, l’avenir du Monténégro se décidera dans deux mois et demi.

En plus de la légende sur les liens historiques serbo-monténégrins, les unionistes tenteront de présenter l’État commun comme l’idée principale soutenue par la Serbie et l’UE. Ils comptent sur le soutien logistique de Belgrade pour attirer les électeurs indécis. Le chef du Parti radical serbe, Tomislav Nikolic, a déjà annoncé que le Premier ministre serbe Vojislav Kostunica et le Président Boris Tadic financaient les partis unionistes eu Monténégro. Il est évident que Belgrade ne sera pas passif durant la campagne référendaire.

De plus, les unionistes ont un avantage psychologique, puisque une seule voix qui dépasse le seuil des 45 % suffira pour sauvegarder l’État commun. Ceci résulte de la proposition bruxelloise : les unionistes ne sont pas obligés de gagner le référendum pour emporter la victoire, il importe seulement pour eux de ne pas perdre avec une grande différence.

En cas de participation de plus de 82% des inscrits, Predrag Bulatovic et ses collègues devront rassembler plus de 170 000 voix. En d’autres termes, les partisans de l’union avec la Serbie devront surpasser leur meilleur résultat atteint en 2001 (environ 167 000).

Le problème clé des unionistes consiste dans le fait qu’ils représentent la minorité et que, par conséquent, leur succès dépend du comportement des souverainistes. Bulatovic sait très bien qu’il lui sera difficile d’atteindre 170 000 voix mais il lui reste à espérer que les indépendantistes ne réussiront pas à en rassembler 200 000.

C’est le risque principal de l’idée unioniste : il n’est pas facile de dépendre des autres, que ce soit l’assistance de Belgrade ou les mauvaises démarches des opposants politiques. Il est d’autant plus difficile de construire une campagne positive : comment attirer les nouveaux partisans en leur expliquant que la disparition de l’État monténégrin est une condition de la survie de la Serbie-et-Monténégro ?

Les problèmes des indépendantistes sont nombreux dès le départ. Une fausse stratégie dans les négociations avec Bruxelles, la confiance absolue dans des propositions européennes et les convictions du DPS ont déjà alourdi la facture.

En acceptant l’ultimatum européen et le modèle 55 / 45, Milo Djukanovic a donné a ses opposants 40 000 voix d’avantage. Ce cadeau correspond au corps éléctoral actif de la commune de Niksic ! Les membres du DPS sont les seuls à savoir par quels moyens Javier Solana réussit toujours à les convaincre.

Le bloc souverainiste toujours divisé

La discorde concernant les règles référendaires menace la fragile unité du blocus indépendantiste. Les quatre partis politiques indépendantistes n’ont pas été unanimes lors du vote au Parlement. Pourtant, seuls l’unité et le plein engagement pour l’indépendance du Monténégro des partis souverainistes peuvent réveiller les sentiments ensevelis de la majorité des habitants du Monténégro.

La clé de la réussite est dans les mains de l’appareil DPS, c’est-à-dire que tout dépend de l’utilisation de leurs infrastructures politiques bien éprouvées. Les leaders du plus important parti politique monténégrin savent que l’argent et la puissance des institutions étatiques mènent à la victoire.

D’autre part, l’indépendance demande plus que de la simple machinerie électorale : pour convaincre le votant ordinaire à choisir l’indépendance, Djukanovic et les chefs du DPS doivent prouver leur disponibilité à sacrifier quelque chose qui leur appartient pour notre Monténégro. Dans le cas contraire, l’électeur, fatigué par les mensonges électoraux, pensera que l’indépendance n’est qu’un projet de plus qui permet de garder le pouvoir et celle-ci ne passera pas.

Les deux blocs politiques vont tenter de convaincre les électeurs indécis. Les sondages du CEDEM démontrent que le bloc souverainiste dispose de 4,3 % d’électeurs indécis. Ce sont pour la plupart des sympathisants du DPS ou des membres des minorités nationales. Le pourcentage des indécis chez les unionistes est à peu près le même - 4,6 %. Il s’agit des partisans du SNP qui se déclarent Monténégrins.

Au premier coup d’œil, tout sera centré sur ces sept ou huit mille électeurs. En réalité, chaque changement d’avis compte le double pour ce référendum.

Si les souverainistes atteignent les 55 % ou que les unionistes emportent la majorité de votes, la situation sera claire, avec une majorité gagnante et une minorité perdante. Par sa solution imposée, l’Europe ouvre une troisième voie, qui est une majorité insuffisante des souverainistes. De point de vue formel, la loi est claire : pas d’indépendance en dessous de 55%. Cependant, la vie réelle nous posera des problèmes réels. Comment l’Europe forcera-t-elle cette majorité indépendantiste à renforcer l’État commun qu’ils ne souhaitent pas ? Comment forcera-t-elle les unionistes à rester dans l’opposition en dépit de la victoire de leur idée ?

L’Europe veut-elle déstabiliser le Monténégro ?

Le négociateur Lajcak a « négligé » de faire signer au deux blocs une Déclaration sur le comportement des partis politiques après le référendum. Il y était prévu que les deux parties acceptent les résultats du référendum si les missions d’observation internationales constatent qu’il a été organisé de manière juste et démocratique. On a renoncé à cette signature pour des raisons inconnues.

L’Europe fait-elle exprès d’introduire le virus de l’instabilité dans le système politique monténégrin ? L’introduction du seuil de 55% a crée une « zone grise » dans laquelle la majorité n’est pas gagnante. Bruxelles renonce à l’obligation des deux blocs à respecter les règles adoptées en ouvrant la zone libre après le référendum. Qui garantit que les unionistes reconnaîtront leur défaite ou que les souverainistes respecteront l’État commun en cas de « majorite insuffisante « ?

En dépit de ces incertitudes, Miroslav Lajcak a constaté que sa mission au Monténégro était terminée, même s’il restera présent jusqu’à la fin du processus référendaire. Et que ferons-nous si la majorité devient perdante et frustrée, et la minorité gagnante sans aucune mérite ? Il faut être honnête et reconnaître que ce n’est pas la faute de Miroslav Lajcak ni de Javier Solana mais de nos chefs de partis des deux côtés. Ils n’auraient pas du permettre que la voie vers le référendum se transforme en compétition inégale.

 

Pobjeda

Monténégro : dernier dialogue avant référendum 

Traduit par Jasna Andjelic

Publié dans la presse : 20 décembre 2005 

Le président de la République du Monténégro, Filip Vujanovic, a convoqué une séance extraordinaire du Parlement le 7 février 2006, afin d’organiser le référendum sur le statut étatique et juridique du Monténégro. Il propose à l’opposition et à la majorité de négocier la date et la formulation de la question.

Par D.C. et I.K.

Dans sa lettre au président du Parlement monténégrin, Ranko Krivokapic, il propose aux partis parlementaires d’entamer immédiatement le dialogue, avec l’aide de Miroslav Lajcak, envoyé personnel du Haut Représentant de l’UE pour la question du référendum sur l’indépendance du Monténégro.

« J’ai donné la possibilité au pouvoir et à l’opposition de s’accorder sur la date du référendum et sur la formulation de la ou des questions référendaires, confirmant par là que je suis prêt à intégrer cet accord dans la proposition d’organisation du référendum que je ferai parvenir à l’Assemblée avant le 7 février. Il est évident que la date du référendum doit être déterminée à l’issue des 45 jours suivant l’adoption de la décision sur son organisation et avant la fin du mois d’avril 2006, période des élections locales », précise Vujanovic.

Il souligne qu’il aurait pu fixer lui-même la date du référendum, la Constitution l’y autorisant et ce référendum devant être organisé entre le 7 février et la fin avril, mais qu’il avait estimé que cela devait faire l’objet d’un accord entre le pouvoir et l’opposition. « Je crois au dialogue et ne souhaite pas faire de prévisions sur l’échec éventuel du compromis politique ni exprimer mes suggestions personnelles concernant la meilleure date, excepté le délai de la fin avril 2006 », explique le Président monténégrin.

Filip Vujanovic a proposé à Svetozar Marovic, président de l’Union des Etats Serbie-et-Monténégro, d’organiser une réunion avec les dirigeants de Serbie, Boris Tadic et Vojislav Kostunica. « Je m’attends à ce que le Président et le Premier ministre de Serbie acceptent le dialogue, comme l’a fait le Monténégro au sujet du partage des fonctions ministérielles. A l’époque, le Monténégro a pris en compte l’intérêt de la Serbie en acceptant que les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’Union soient tous deux serbes, ce qui est contraire à la Charte constitutionnelle. Le Monténégro a été correct dans sa communication avec la Serbie et il le restera, ayant la conviction qu’il faut discuter sur tous les sujets ». « Je m’attends à ce que le Président et le Premier ministre de Serbie démontrent la même disponibilité et la même compréhension concernant la négociation sur le principe des rapports entre le Monténégro et la Serbie en tant que deux Etats indépendants », souligne Vujanovic. Selon lui, le Monténégro est disposé à affirmer entre les deux Etats indépendants les principes de l’ouverture des frontières, de la libre circulation des personnes, des marchandise et des capitaux, de la protection des droits acquis, de l’égalité des citoyens, des entreprises et des entrepreneurs.

 

Monténégro : l’Europe précise ses exigences sur le référendum
Traduit par Jasna Andjelic

Publié dans la presse : 3 décembre 2005

L’Europe précise ses conditions sur l’organisation du référendum monténégrin. Javier Solana insiste sur la nécessité d’un dialogue entre le pouvoir et l’opposition. Mais les dirigeants monténégrins sont-ils vraiment prêts à mener cette difficile bataille ? En tout cas, ils affirment ne pas avoir de scénario alternatif au référendum.

Par Veseljko Koprivica

Bruxelles a adressé de nouvelles instructions à Podgorica, plus précisément, à quatre partis politiques d’opposition - le Parti socialiste populaire (SNP), le Parti populaire (NS), le Parti populaire serbe (SNS) et Parti démocrate serbe (DSS). Il s’agit de le réponse du Haut représentant européen pour la sécurité et la coopération à leur lettre commune du 10 novembre. Ces partis avaient écrit à Javier Solana que le Monténégro n’avait pas besoins de référendum et qu’ils demandaient, en cas de son organisation, le droit de vote pour les citoyens non-résidents.

L’Union européeene n’acceptera pas le résultat d’un référendum unilatéral où le pouvoir et l’opposition ne coopéreront pas avec la communauté internationale, a répondu Javier Solana, en adressant le même message aux autorités.

« L’Union européenne croit que la question de l’avenir de la communauté d’États doit être résolue de manière à sauvegarder la stabilité intérieure et régionale conformément au progrès continu de la Serbie et du Monténégro vers l’UE », avertit Javier Solana. Il ajoute que « toute démarche liée à l’éventuel référendum doit attendre la publication des recommendations de la commission de Venise », après lesquelles « nous comptons sur la disponibilité du pouvoir monténégrin ainsi que des représentants de l’opposition à s’engager dans un dialogue constructif ».

En bref, Solana a souligné deux points de repère précédemment mentionnés, aussi bien pour le pouvoir que pour l’opposition : un dialogue obligatoire, sans démarches unilatérales. La troika de l’UE qui s’était récemment rendue à Podgorica a clairement demandé le dialogue entre l’opposition et le pouvoir.

Tout le monde se réjouit du message de Solana

Quelles sont les réactions au dernier message de l’UE ? Tout le monde en est très content, ce qui est plutôt rare.

Le Parti populaire dit que les dernières recommendations de Javier Solana correspondent à ses positions. Le dirigeant du Parti socialiste populaire Predrag Bulatovic est également satisfait, « parce qu’il a été clairement répété que l’Europe ne soutenait pas les processus unilatéraux et qu’elle ne soutiendra que les résultats d’un large consensus ».

La vice-présidente du DSS Dragica Perovic est ravie : « Cette lettre représente la fin de la publicité unilatérale du référendum ».

Le DPS (gouvernemental) a également constaté que les recommandations de Solana correspondaient à ses positions sur le respect des standards de l’UE et de la commission de Venise.

La lettre de Solana est avant tout un avertissement à l’opposition monténégrine sur la nécessité de dialoguer sur les conditions de l’organisation du référendum. Cependant, les partis d’opposition ne renoncent pas à leur détermination de discuter seulement avec les représentants européens.

Que dit Solana sur la nécessité d’organiser le référendum ? Il ne consacre pas à ce problèlme un seul mot de sa lettre adressé à l’opposition.

L’ambassadeur de Serbie et Monténégro à Bruxelles, Milica Pejanovic Djurisic, donne son interprétation : les derniers messages de Solana ne remettent pas en question la possibilité d’organiser le référendum. D’après elle, Solana souligne le besoin de l’organiser en accord avec les principes européens et insiste sur l’importance du résultat du rapport de la commission de Venise. Milica Pejanovic-Djurisic ne s’attend pas à de surprises dans ce sens.

La Commission de Venise réclamera-t-elle une majorité qualifiée ?

Les partisans de l’indépendance du Monténégro craignent que l’UE ne demande une majorité qualifiée pour la décision de sortir de l’État commun, même si une tellemajorité n’a pas été requise pour y entrer. La bureaucratie européenne imposera-t-elle ce critère discriminatoire ? Tout sera résolu d’ici dix jours, quand la Commision de Venise donnera soin avis sur la conformité de la Loi monténégrine sur le référendum avec la pratique internationale et définira les standards pour le référendum.

Blagota Mitric, juge du Tribunal de l’État commun estime que « l’UE dispose de tous les mécanismes juridiques et non juridiques, souterrains et officiels. C’est un scandale juridique international si la commission de Venise subit des pressions politiques et qu’elle ne respecte les standards internationaux contemporains ».

Nebojsa Vucinic, professeur de la Faculté de droit de Podgorica, a également donné son commentaire sur le sujet : « En tant qu’enseignant de droit international, je peux dire que toute cette série de messages, d’exigences et d’appels, représente une ingérence dans les affaires intérieures d’un État ».

James Lions, le chef du bureau de l’International Crisis Group pour la Serbie et le Monténégro dit dans une interview publié dans Monitor qu’il a des information sur les pressions politiques de l’UE sur les membres de la commission de Venise pour que ces derniers reportent la publication de leur avis.

Monténégro et Kosovo